Attaques contre l’euro : A qui la faute ?

En décembre dernier j’écrivais : « Euro : bientôt le crash test« . Nous y sommes. La Grèce va-t-elle sortir de l’euro ? L’Union européenne lui portera-t-elle secours in extremis, après avoir fait mine de la laisser tomber pour forcer Athènes à prendre les mesures qui s’imposent ? Le Portugal, l’Espagne, l’Irlande seront-ils les prochaines cibles des marchés financiers ? Toutes ces questions agitent les politiques et les médias depuis plusieurs semaines, à fort juste titre. Mais ce qui, depuis quelques jours, fait couler beaucoup d’encre et suscite une indignation non retenue, c’est la volonté supposée des marchés financiers de détruire l’euro en spéculant contre lui.

Le spéculateur, voilà l’ennemi ! René Ricol, notre commissaire général à l’investissement, ex-médiateur du crédit, nous a gratifié ce mardi d’une affirmation fort révélatrice à cet égard : « S’il n’y avait pas la spéculation », a-t-il dit, la question de la dette grecque serait réglée « gentiment » (sic).

Demandant la mise sous contrôle des hedge funds, responsables selon lui des attaques contre les emprunts des Etats grec, espagnol et portugais, il a expliqué : « Tous les pays européens vont y passer si on ne les arrête pas. Ces gens sont fous… ils n’aiment que l’argent, ils ne pensent qu’à ça, ils sont insupportables. Il faut les arrêter ».

Que les choses soient bien claires : il n’est pas question de défendre ici la spéculation, ses objectifs, ses méthodes et son état d’esprit. Tous ces requins des hedge funds comme des grandes banques d’investissement, qui pratiquent le short-selling et peuvent précipiter la ruine d’une entreprise ou d’une devise, ne méritent que le mépris et, surtout, la mise au pas la plus radicale.

Mais enfin, les fonds spéculatifs sont faits pour spéculer et les gens qui les dirigent ne sont pas « fous », ils ne font que leur travail. Comment s’étonner qu’ils profitent des failles d’un système pour faire le maximum de bénéfices ? Est-ce condamnable dès lors qu’on a laissé ces fonds se créer dans les années 60, et se développer sans frein depuis une vingtaine d’années ? Peut-il en aller autrement alors que les traités de l’Union européenne interdisent toute aide directe à un Etat membre en difficulté (clause de « no bail-out ») ? Qu’il n’existe a fortiori aucun gouvernement économique pour la zone euro ?

Ne sont pas fous ceux qu’on croit. Ce qui est fou en réalité, c’est qu’on ait laissé deux systèmes prospérer parallèlement : d’un côté une sphère financière déconnectée du réel, sans règles ni contrôle, qui dicte ses lois aux économies et aux Etats ; de l’autre, une Europe qui disculpe d’avance ses « passagers clandestins« , ceux de ses membres qui, à l’abri d’une monnaie forte et de taux d’intérêt avantageux, n’ont cessé de laisser filer leurs finances publiques et se dégrader leur compétitivité.

Qui a menti durant des années sur les chiffres réels de la dette et des déficits grecs ? Qui a fermé les yeux ou ne s’est pas donné la peine de vérifier la sincérité des comptes publics affichés ? Ce ne sont pas les marchés, mais bien les responsables politiques qui ont signé les traités européens et  le pacte de croissance et de stabilité, et auraient dû veiller à en faire appliquer les articles et la discipline.

Le feuilleton n’est pas terminé, on se gardera donc bien d’enterrer trop vite l’euro. Mais quelle qu’en soit l’issue, la responsabilité ultime de ce fiasco incombe d’abord et avant tout aux inventeurs mêmes de la monnaie unique. En décidant de créer une monnaie détachée de toute existence réelle de l’Europe – une Europe qui serait un ensemble politique, économique et social cohérent -, ils ont autorisé par avance les violentes attaques dont nous sommes aujourd’hui les spectateurs impuissants.

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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10 commentaires pour Attaques contre l’euro : A qui la faute ?

  1. aBea dit :

    Aider des pays comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal ce serait une « prime »à la mauvaise gestion financière….. et un encouragement à continuer ou recommencer !!

    En plus ça risque de faire couler les pays « vertueux » (je mets des guillemets car 20 des 27 pays de l’UE font l’objet d’une procédure pour déficit excessif de la part de Bruxelles…. alors vertu très relative !)

    Ca m’étonnerait que l’Allemagne accepte d’entrer dans ce jeu dangereux., ou alors elle fera vraiment le minimum, pas plus.

  2. Un jeu dangereux en effet, mais l’Allemagne a-t-elle vraiment le choix ?

    Aux dernières nouvelles, il semblerait que Wolfgang Schäuble soit décidé à proposer un plan d’aide à la Grèce (sous forme de prêts) au sommet de Bruxelles. Il craint une contagion de la crise de la dette à l’ensemble de l’Europe méridionale (un scénario « à la Lehman Brothers »), qui mettrait en péril les banques allemandes et l’euro.

    L’Allemagne a des créances de 43 milliards d’euros en Grèce, 47 milliards au Portugal, 193 milliards en Irlande et 240 en Espagne…

    Et puis quelle aubaine pour ceux qui veulent la création d’un gouvernement économique européen (Barroso, Van Rompuy, etc.) ! Même si Angela Merkel est assez réticente à suivre cette voie de l’intégration, pour elle aussi l’occasion est belle de conforter le « leadership » allemand sur l’Union.

    Lire le papier d’Ambrose Evans-Pritchard dans le Telegraph :

    http://www.telegraph.co.uk/finance/comment/ambroseevans_pritchard/7199625/Germany-backs-Greek-bail-out-as-EU-creates-economic-government.html

  3. alain dit :

    vous dites que les traités européens empêchent d’aider un Etat en faillite, alors comment se fait-il que l’Union discute actuellement d’un plan d’aide pour sauver la Grèce ?

    • En principe les traités européens interdisent à l’Union de sauver un de ses membres. Un bail-out est juridiquement impossible. Mais une certaine ambiguïté subsiste. Une disposition prévoit par exemple que « lorsqu’un État membre connaît des difficultés ou une menace sérieuse de graves difficultés, en raison de catastrophes naturelles ou d’événements exceptionnels échappant à son contrôle, le Conseil, sur proposition de la Commission, peut accorder, sous certaines conditions, une assistance financière de l’Union à l’État membre concerné ».

      Une mauvaise gestion des finances publiques ne peut évidemment pas être considérée comme un événement exceptionnel ; une crise financière, si. Et même hors de ce cadre, il est toujours possible d’envisager des prêts bilatéraux.

      De toute façon, si l’Europe décide de venir à la rescousse de la Grèce ou d’un autre Etat, elle ne s’embarrassera pas de questions de droit. La volonté politique l’emportera sur les règles, l’expérience l’a montré. Qu’on songe à ce que sont devenus les critères de Maastricht !

  4. Reich dit :

    Pour moi l’Europe est un ventre mou. Regardez les déclarations contradictoires… tantôt « les Grecs doivent s’en sortir seuls »…. tantôt « on ne les laissera pas tomber »….
    La réunion au sommet n’a débouché sur aucune aide concrète, pour le moment c’est « on est avec vous les gars ! » d’ailleurs les commentateurs parlent de soutien POLITIQUE, de déclaration « de principe » etc..

    Qui va payer quoi ??? on aimerait le savoir.

  5. Jean LENOIR dit :

    Bonjour,

    La neige est toujours là : à Riederalp (Suisse) le Cervin est toujours là… et la glisse est fantastique! Allons TOUTE l’économie est financièrement ruinée, de TOUS les pays du monde, ou du moins RUINÉE sans vouloir se l’avouer encore tout en le sachant. Nous nous asphyxions de nos déficits après nous en être shootés , comme Monsieur Jourdain faisait de la prose.

    Pourquoi gloser encore sur ce sujet ? Les mesures concrètes sur DEUX GÉNÉRATIONS sont les seules qui méritent des commentaires. L’imagination des solutions de sortie de l’effondrement cataclysmique que nous vivons, sur de telles durées, là sont les vraies questions et d’immenses vertiges.

  6. gavroche dit :

    Il y a un plan concerté des fédéralistes européens derrière tout ça. On envoie Goldman Sachs et la Deutsche Bank, plus quelques hedge funds, déstabiliser la Grèce ; en toile de fond, quelques déclarations bien senties de responsables de la BCE ou du FMI pour faire monter la mayonnaise…
    Et quand la panique est bien installée, la Grèce asphyxiée par les taux qu’on lui impose sur les marchés, les dirigeants européens surgissent tels des Zorro pour éteindre l’incendie. Comme si la Grèce pouvait faire faillite, alors qu’elle fait partie de la zone euro !!

    Et c’est ainsi qu’on imposera un « instrument économique », en fait un gouvernement économique.. une tutelle de Bruxelles sur la plupart des Etats de l’Euroland.

    Vous allez voir bientôt le scénario se répéter pour l’Espagne et le Portugal.

  7. veronique dit :

    apparemment 25 milliards d’euros environ vont être avancés à la Grèce, selon le journal allemand Der Spiegel.

    http://www.lesechos.fr/info/inter/300412030-grece-bruxelles-nie-toute-avance-de-fonds.htm

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