Zone euro : Tous exportateurs !

Nous sommes au coeur d’une crise de la dette. Dette des Etats relayant celle des particuliers, elle-même née de la déflation salariale mise en place depuis 25 ans pour compenser une mondialisation sans règles ni garde-fous. Aujourd’hui, les pays de la zone euro subissent les affres d’un endettement public insoutenable aux yeux des marchés, qui les sanctionnent pour les contraindre à remettre de l’ordre dans leurs comptes. Démarche on ne peut plus saine et correction méritée, dans la mesure où le laxisme budgétaire européen préexistait à la crise financière ; mais démarche beaucoup plus discutable si l’on admet qu’une bonne partie de ces déficits n’ont été consentis que pour sauver l’économie des dégâts provoqués par les marchés eux-mêmes !

Les marchés ne sont autres que les acteurs de la finance privée, au premier rang desquels les banques… Que celles-ci viennent aujourd’hui nous expliquer, notamment en France, que leur sauvetage n’a rien coûté aux Etats puisqu’ils ont été remboursés des sommes qu’ils leur avaient prêtées, relève donc d’une belle hypocrisie. Les banques ont en quelque sorte été sauvées deux fois.

Le mal étant fait, comment sortir au mieux de cet endettement public massif ? En commençant évidemment par mettre fin aux excès budgétaires de toutes sortes. Mais la tentation est grande aussi de relancer la croissance – donc les recettes fiscales – par la désinflation compétitive. L’euro interdisant de fait toute dévaluation externe, la tendance est à la déflation salariale : la baisse du coût du travail restaure la compétitivité-prix des produits et permet de gagner des parts de marché à l’étranger. On assiste ainsi (cf. graphique ci-dessous) à une compression du coût horaire du travail dans presque tous les pays, en particulier ceux qui aspirent à rejoindre la zone euro (Lettonie, Estonie, Lituanie).

Pourtant, ce n’est pas en s’attaquant aux rémunérations qu’on y parviendra. D’abord, comme on l’a dit plus haut, parce que la crise actuelle prend sa source dans une crise générale de la demande. Ensuite parce qu’un tel modèle de croissance ne peut marcher pour l’ensemble de la zone euro. Dans toute l’Union, les entreprises ont gelé ou réduit le niveau des salaires non seulement depuis le début de la crise, mais depuis des années dans de nombreux cas. En France par exemple, les 35 heures ont été compensées par une politique de « modération salariale »…  formule bien pudique !

Rebecca Wilder, une économiste de Boston, résume ainsi le paradoxe : « Si toute l’Europe baisse les salaires pour gagner des parts à l’export, qui va acheter ? ». Surtout quand on sait qu’une grande part du commerce extérieur des pays européens se fait à l’intérieur même du marché unique. La désinflation salariale pourrait constituer une solution dans le cas d’un pays pris isolément, elle n’est qu’un mirage appliquée à l’ensemble des pays européens. Pire, elle risque de se transformer en guerre commerciale si toutes les économies, atteintes peu ou prou par les mêmes problèmes d’endettement, se mettent à pratiquer une politique de relance par les exportations.

L’autre difficulté, de taille, est que le poids de la dette, lui, ne saurait se trouver allégé par une politique de déflation organisée. Bien au contraire, la dette gonfle comparativement aux autres prix, ce qui avantage les rentiers et pénalise ceux qui investissent. De surcroît, la réduction des salaires entraînant la baisse du pouvoir d’achat, donc de la consommation et de la croissance, les recettes fiscales des Etats s’en trouvent inévitablement affectées. Et les déficits budgétaires aggravés… alors qu’on cherchait précisément à les résorber !

On le voit, la politique de désinflation compétitive suivie – sous la pression des marchés – par un nombre croissant de pays européens semble mener à une impasse. A défaut d’une dévaluation externe, tous sont à la recherche d’une « dévaluation interne«  dont ils espèrent qu’elle assainira leurs finances publiques par le rééquilibrage de leurs comptes extérieurs. Mais tout le monde ne peut pas s’appeler l’Allemagne et dégager de formidables excédents commerciaux. Au point de s’attirer les critiques de certains de ses partenaires (cf. Christine Lagarde), à la fois admiratifs et jaloux de la compétitivité allemande. Qui dit excédents pour les uns, dit nécessairement déficits pour les autres. Dans ces conditions, les déficits et l’endettement publics européens continueront de croître, avec des difficultés d’emprunt de plus en plus importantes sur les marchés. Jusqu’à l’explosion finale d’une crise de la dette, quelque part en Europe. Où ? Bien malin qui pourrait le dire…

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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6 commentaires pour Zone euro : Tous exportateurs !

  1. Jean LENOIR dit :

    Cher Monsieur Demeulenaere,

    Je vous écrivais que ce qui est bien chez les gens du Nord (j’ai des racines au Cateau Cambrésis) c’est qu’ils sont consistants et concrets quand ils ne sont pas doctrinaires.

    Trois quart d’heure d’écriture pour que SAFARI ait décroché. Je reviendrai vers vous ce soir car le gros de la matière de ma réponse est contenu dans un edito que j’ai écris en novembre 1996 à l’occasion du SALON RETRAITE 96 de Colmar.

    J’ai donc toute la matière déjà écrite et le reste bien à l’esprit

    Cordialement

  2. Michel dit :

    Notre ministre de l’économie met le doigt où ça fait (très) mal mais les enseignements de la divergence de compétitivité entre Allemands d’une part, restant de l’Europe d’autre part ne sont pas ceux qu’elle croit. Ce n’est pas à l’Allemagne de descendre à notre niveau en nous faisant le cadeau d’une plus grande part du gâteau mais à nous de viser l’excellence allemande.

    La modération salariale, c’est eux qui l’ont eu pendant des années ! et en plus ils sont techniquement très bons, leurs produits sont de très haute qualité.

    JM Aphatie sur RTL l’a dit très bien :

    « En clair, à nouveau, le défi n’est pas pour les Allemands de devenir Français mais plutôt pour les Français de devenir Allemands. »

  3. Jean LENOIR dit :

    Avec un peu de retard sur le timing, je vais remonter à ce que j’écrivais en 1996 dans un édito pour le SALON RETRAITE 96 de Colmar – les extraits les plus percutants eu égard à la conjoncture que nous subissons

    « RETRAITE, QUAND TA LOGIQUE F… LE CAMP » tel en était le titre.

    « Lorsqu’en octobre de l’an de grâce 1996 des milliers de retraités manifestent dans les rues de grandes villes de France tandis qu’un an plus tôt c’est une caisse complémentaire qu’on incendie, il y a vraiment de quoi de s’interroger sur la profonde nature de l’organisation et des fondements sociaux de notre pays »

    « En effet le malaise grandissant est adossé à des données statistiques impitoyables. C’est ainsi qu’en 1950, la répartition entre actifs et retraités était de 4,5 pour 1 alors qu’aujourd’hui le rapport est de 1,8 à 1.
    Le couperet froid et mathématique de la répartition voudrait, qu’à niveau de cotisations égal et à salaire égal, les retraites de 1996 soient deux fois et demie plus faibles que celles de 1950 !…
    Ce n’est pas le cas, parce que les taux de cotisations des actifs n’ont pas cessé, et, ce, depuis belle lurette d’augmenter. De remarquables esprits gestionnaires avaient compris qu’il suffisait d’augmenter les taux de cotisations pour masquer la problématique… espérant tels des joueurs de casino se refaire un peu plus tard »

    « Entre temps l’administration championne du petit jeu est en train de passer au grand braquet du… <je te donne mais je te reprends deux fois"

    « Comment imaginer qu’un secteur dont le financement s’enfle sans fin puisse perdurer sans imploser »
    ….
    « Retraite, Santé, Travail : c’est en fait le même combat… Si on veut bien s’imprégner de l’interdépendance de ces trois pôles de société (qui ont des racines dans d’autres pôles non moins appréciables : bonheur, bien-être, sécurité…) qui moins ils sont satisfaits plus ils génèrent budgets palliatifs, cotisations et taxes… générateurs, par effet de cascade, de dégradation des dits pôles.
    Plus on taxe, moins on consomme.Plus ceux qui travaillent, travaillent… pour ne pas être décrochés tandis que ceux qui sont exclus du travail le sont de plus en plus, plus la fracture s’agrandit et plus il faut taxer et prélever. Un curieux et vénéneux maelström saisit la société, commence à l’aspirer vers de sordides, immondes et terrifiantes bondes, alors que des messieurs Coué voient depuis plus de vingt ans à l’abri de certitudes et de doctrines consternantes d’échec. »

    « Pourquoi ? alors que depuis le début des années 60 les grandes lignes de ce qui nous arrive étaient déjà connues.
    La responsabilité est collective. Si gouverner c’est prévoir et non donner l’illusion de faire à court terme plaisir à l’électorat de demain, les responsabilités premières se situent au plan des politiques »

    « Une société qui n’a pas de politique, n’a plus de logique d’avenir. Des politiques qui n’ont pas de vision d’avenir, de gestion et de simplification de la vie ce n’est pas logique. Ne plus savoir que descendre dans la rue pour se défendre et s’exprimer, ce n’est pas non plus logique.

    Mais qu’on y prenne garde : une société conduite à ne plus savoir donner un but et un métier à ses jeunes, qui harasse ses actifs disons de 25 à 45 ans et qui laisse mourir lentement ses retraités ne peut plus avoir de tissu stable ni de cohésion

    Il serait logique d’éviter que toute logique ne vienne à s’égarer dans le feu d’une terrible colère des hommes.

    Les déficits et les magouilles ce n’est pas nouveau. Le seul courage qui manque à nos édiles au rang duquel le premier d’entre eux, c’est de prendre les mesures effectivement qui feront qu’un pays qui comptent deux fois plus de fonctionnaires que d’actifs dans le secteur productif n’a plus aucun avenir.

    Mais que les fonctionnaires se rassurent il faudra 30 ans pour en réduire de 30% le nombre car, à l’instar des Grecs ou des Islandais, il suffit de descendre dans la rue pour faire reculer un gouvernement…

    Et puis les déficits, c’est joli : on a l’habitude…

    Hélas ! car on est bien « foutu ». A demain Fort Chabrol…

    Jean LENOIR

  4. Allemagne dit :

    M. Demeulenaere, vous avez raison de dire que les Européens sont « à la fois admiratifs et jaloux » de la réussite allemande. Mme Lagarde et ses propos contradictoires en sont la meilleure illustration.

    Elle pointe du doigt les excédents commerciaux de l’Allemagne comme un scandale qui menace les économies voisines et en même temps ne dit elle pas :

    « Il est clair que l’Allemagne a accompli un extrêmement bon travail au cours des dix dernières années environ, améliorant la compétitivité, exerçant une forte pression sur ses coûts de main-d’œuvre ».

    Il faudrait savoir, non ?

    Faut-il que les Allemands développent leur marché intérieur pour réduire leur balance excédentaire ? Ou faut-il qu’ils continuent à faire « un extrêmement bon travail » en pressant les coûts de main-d’oeuvre ?

    Réduire les coûts de main-d’oeuvre, ça veut dire baisser les salaires, faire de la désinflation salariale. Ce n’est pas ainsi qu’on développe un marché intérieur.

    • C’est exactement ce que je pense. J’ajouterai que les récentes déclarations ou réactions des dirigeants allemands soulignent à quel point ils sont exaspérés par ce mauvais procès qui leur est fait.

      Ils estiment avoir fait leur part du travail concernant le « vivre ensemble » européen et ne voient pas pourquoi ils devraient encore payer pour les mauvais élèves, ceux qu’on appelle parfois « les passagers clandestins » de la zone euro.

      Leurs sacrifices en termes de réformes et de perte de pouvoir d’achat ont été énormes depuis l’époque de du chancelier Gerhard Schröder. Ils se sont remis à niveau, tandis que leurs partenaires européens continuaient à dépenser et à s’endetter tant et plus… profitant de la bonne tenue de l’euro pour emprunter à des taux très avantageux.

      Il ne faut pas s’étonner qu’aujourd’hui les Allemands soient furieux qu’on leur fasse porter le chapeau de la crise. D’où les récentes « sorties » de la chancelière et de hauts responsables allemands, appelant à « sortir les mauvais élèves de l’euro » ou à laisser la Grèce entre les mains du FMI.

      Un membre de la Bundesbank a même expliqué que si la Grèce ne parvient pas à rembourser ses dettes, elle devrait accepter de se déclarer insolvable : ce serait le meilleur exemple dissuasif pour les autres pays potentiellement faibles en Europe :

      http://www.lesechos.fr/info/inter/afp_00238888.htm

  5. Arnaud T. dit :

    Bien vu l’article, aujourd’hui c’est chacun pour soi: on s’envoie des amabilités sur la responsabilité de la crise… on cherche à tirer la couverture à soi…on refuse d’aider le voisin… sachant que toute aide financière devra forcément être passée par PERTES ET PROFITS. L’économie n’est pas une science c’est un amalgame de comportements mûs par des sentiments bien humains, bien terre à terre. Le temps des financiers et des matheux est révolu c’est aujourd’hui le retour au réel.
    Et pendant ce temps la crise de la dette qui explose…

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