Jacques Rueff et le « néant habillé en monnaie »

Il y a quarante ans, Jacques Rueff publiait Le Péché monétaire de l’Occident. Dans un chapitre intitulé « Nathanaël ou l’or papier », il dénonçait le danger des monnaies non convertibles, pointant du doigt les droits de tirage spéciaux (DTS), « néant habillé en monnaie ». Aujourd’hui, alors que les  DTS sont de plus en plus présentés comme la future monnaie mondiale en remplacement du dollar, déclinant et contesté, ces lignes méritent d’être relues. Plus que jamais, un système monétaire international fondé sur la convertibilité métallique (l’étalon-or) est la condition de son ancrage dans le réel et, partant, de sa stabilité et du retour à une vraie prospérité.

« Deux procédures et deux procédures seulement peuvent corriger le déficit d’une balance des paiements : l’action administrative, par contrôle autoritaire des sorties de capitaux, ou la mise en oeuvre d’une technique monétaire appropriée.

Le maintien du déficit de la balance des paiements des Etats-Unis au cours des six dernières années, nonobstant la volonté constamment affirmée par le gouvernement américain de le faire disparaître, et l’annonce indéfiniment renouvelée par les plus hautes autorités financières des Etats-Unis qu’il allait disparaître, confirment la totale inefficacité, hors des pays totalitaires, des efforts tendant au rétablissement de l’équilibre par manipulation de l’actif et du passif des échanges internationaux. Si pareils efforts avaient pu donner le résultat auquel ils tendaient, c’eût été assurément aux Etats-Unis, favorisés par le caractère quasi insulaire du continent américain, par la loyauté patriotique de leurs populations et par la haute technicité de leurs économistes.

N’est-ce pas un singulier paradoxe que de voir le pays de la libre entreprise se faire le champion d’une procédure ne pouvant trouver une relative efficacité que dans le cadre des structures autoritaires et des contrôles policiers les plus rigoureux ?

Qu’on ne dise pas que le déficit de la balance des paiements des Etats-Unis est la conséquence nécessaire de la guerre du Vietnam. La France n’a jamais eu meilleure balance des paiements que pendant la guerre d’Algérie.

Quant à l’équilibre par action sur la demande globale, c’est-à-dire par la politique monétaire, il peut être obtenu

soit par le jeu de l’étalon-or, c’est-à-dire par la suppression, en droit ou en fait, des procédures de compensation issues du gold-exchange standard,

soit par une politique de crédit réalisant volontairement et consciemment les contractions de pouvoir d’achat que le règlement en or des déficits eût entraînées.

Il va de soi que les « droits de tirage spéciaux », nouvel aspect des nombreux expédients qui ont marqué la politique monétaire internationale depuis 1961 (accords généraux d’emprunt, swaps, bons Roosa, augmentation des quotas du F.M.I.), supprimeront ou atténueront les influences proprement monétaires tendant au rétablissement de l’équilibre.

Pour ce qui concerne le remplacement par une politique de crédit consciente des mouvements de demande globale qu’eut entraînés l’étalon-or, l’exemple des Etats-Unis a montré, une fois de plus, qu’il était, en régime d’opinion politiquement impossible.

Il est donc très improbable que, dans les conditions existantes, l’équilibre de la balance des paiements des Etats-Unis soit, à proche délai, rétabli et certain que l’institution des droits de tirage spéciaux, si elle était réalisée nonobstant le déficit, l’empêcherait de se rétablir.

1. Une décision très insolite.

Néanmoins, de hautes autorités monétaires des Etats-Unis, appuyées par d’empressés médiateurs, déclarent que l’ « or en tant qu’instrument de change est voué à la disparition » et veulent le remplacer par l’ « or-papier ».

La première raison serait, selon eux, qu’ « on ne voit pas comment on pourrait se procurer assez de métal jaune pour couvrir les besoins des paiements internationaux ».

Au prix actuel de l’or, ils ont certainement raison. Mais ils oublient que, depuis qu’en 1934 le prix de l’or a été fixé à son niveau présent (35 dollars l’once), tous les prix ont plus que doublé aux Etats-Unis. Les besoins de métal ne portent pas sur un poids mais sur une valeur déterminée. La décision qui maintenait à un niveau sans rapport avec le niveau général des prix le prix du métal jaune avait pour effet de réduire de plus de 50 % la valeur nominale des stocks d’or et celle de la production annuelle, relativement à ce qu’elles eussent été si elles avaient été calculées à un prix normal.

Hors cette conséquence purement arithmétique, le maintien, pour l’or, du prix de 1934 réduisait, en poids, la production annuelle, car elle rendait l’extraction du métal, notamment dans les mines pauvres, moins rentable qu’elle ne l’eût été si le prix de l’or avait été maintenu approximativement à sa place dans la hiérarchie des prix.

Que l’on pense, pour mesurer l’importance de cette conséquence, à ce que serait la production du blé s’il était vendu à son prix de 1934.

Par ailleurs, le décrochement du prix supprime l’influence régulatrice qui tend à ajuster la production de l’or aux besoins du marché.

Enfin, l’insuffisance de valeur que le prix actuel du métal donne au stock d’or américain relativement au montant des balances dollar répand le sentiment que, malgré les déclarations constamment renouvelées du gouvernement américain, la convertibilité du dollar en or pourrait ne pas être indéfiniment assurée. Les craintes d’embargo sur l’or suscitent incontestablement la thésaurisation du métal, à tel point qu’en 1965 l’augmentation des réserves monétaires globales n’a été que de 250 millions de dollars contre 740 en 1964 et 840 en 1963 et qu’en 1966 les stocks d’or officiels, bien loin de s’accroître, ont diminué d’environ 90 millions de dollars.

Pour toutes ces raisons, l’immobilisation du prix de l’or à son niveau de 1934 crée artificiellement l’insuffisance du stock d’or, l’insuffisance de la production du métal et l’insuffisance de la part de la production qui entre dans les réserves monétaires.

Mais cette triple insuffisance ne résulte en aucune façon de la nature des choses. Elle est tout entière l’effet de la décision très insolite qui maintient le prix de l’or au niveau où il a été fixé en 1934, dans un monde où depuis cette époque, du fait d’une guerre mondiale et de quinze années de gold-exchange standard, les prix-or ont plus que doublé.

II va de soi que cette décision aurait pu ne pas être prise et pourrait être à tout moment révoquée. Elle est donc essentiellement contingente.

Déclarer que les « droits de tirage spéciaux » doivent être créés pour parer à l’insuffisance du métal que l’on a ainsi volontairement suscitée, c’est renouveler le geste — pour le moins irrationnel — de ce Nathanaël qui, selon André Gide, « suivait pour se guider une lumière que lui-même tenait en sa main ».

2. Du néant habillé en monnaie.

Aux termes du communiqué de Londres, les droits de tirages spéciaux constitueront « une nouvelle facilité destinée à compléter, dans la mesure où le besoin s’en manifestera, les avoirs de réserve existants ».

Or le détournement de la production d’or des réserves monétaires vers celles de la thésaurisation, ainsi que le désembrayage de la régulation des extractions par les variations du niveau général des prix feront à coup sûr naître la nécessité de «compléter les avoirs existants».

Bien plus : les symptômes de ralentissement économique, qui sont apparus dans le monde depuis que nombre de pays n’acceptent plus qu’avec réticence l’augmentation de leurs balances-dollars, marquent que la nécessité de compléter les avoirs existants se manifeste actuellement sous nos yeux.

Les champions du maintien du prix de l’or à son niveau de 1934 auraient mauvaise grâce à s’attendrir sur les souffrances que provoquerait une éventuelle aggravation de la récession.

Leurs jérémiades seraient pareilles à celles d’un parricide qui demanderait la pitié parce qu’il serait orphelin.

Si, contre tout bon sens, la situation présente se prolonge — je veux dire l’immobilisation du prix de l’or — la création de liquidités nouvelles deviendra sûrement nécessaire.

Les Américains auraient même souhaité, laisse-t-on entendre, que le principe d’une création annuelle de 1 à 2 milliards de dollars supplémentaires fût dès maintenant accepté.

« Il n’y a pas, explique une haute personnalité américaine, « d’instrument plus pratique, plus souple… qu’une unité de change abstraite. »

« Il ne s’agit », ajoute la même voix, « que de transposer sur le plan international le système en vigueur partout pour les transactions intérieures ».

Souple, elle le sera certainement.

Craignons seulement qu’à l’image des monnaies inconvertibles — dont le monde a hélas ! une longue expérience — elle le soit trop.

Y a-t-il des raisons de penser que le collège des hautes autorités du Fonds Monétaire International s’avère plus savant, plus raisonnable, plus indépendant et plus conscient que ne l’ont été si souvent dans le passé les autorités monétaires nationales.

Quant à l’assimilation des « droits de tirage spéciaux » aux monnaies nationales, elle est fallacieuse.

Sauf inflation caractérisée, les monnaies nationales ont pour contrepartie, dans les actifs de l’institution émettrice, de l’or, des effets de commerce, des warrants, des promesses de paiement émanant de débiteurs solvables ou des bons du Trésor représentatifs de recettes publiques ultérieures.

Les droits de tirage spéciaux ne seront, nonobstant une clause de remboursement très partielle, que du néant habillé en monnaie.

S’ils sont créés pour des montants importants, ils ne pourront pas ne pas conduire à une inconvertibilité monétaire totale. Ainsi prolongeant, sous une forme nouvelle, la politique maintenant usée des balances-dollar, ils ouvriront la porte à une inflation continue.

3. Aventure ou expansion.

C’est d’ailleurs la crainte de la déflation qui inspire, consciemment ou inconsciemment, les plus chauds partisans de la réforme… Tel William Jennings Bryan, ils ne veulent pas « que l’humanité soit crucifiée sur une croix d’or ».

Mais ils oublient que le risque de déflation a pour unique source leur refus d’envisager pour le métal jaune un changement de prix, lequel provoquerait, sans inflation, la déthésaurisation de l’or, une baisse profonde et durable de tous les taux d’intérêt, une immense augmentation des possibilités d’investissement et, par tous ces moyens, fournirait la certitude d’une vague de prospérité de grande ampleur et de longue durée.

Ainsi pour ceux qui veulent donner au monde prospérité et bien-être, l’alternative est simple : ou l’aventure par la mise en oeuvre d’un système d’or papier qui connaîtra le sort de toutes les monnaies inconvertibles, ou l’expansion dans la stabilité par le retour, consciemment organisé, à un régime de convertibilité métallique, épuré de toutes les déviations qui en ont compromis la durée.

Espérons que l’institution des « droits de tirage spéciaux », si jamais les conditions auxquelles elle est subordonnée se trouvent réalisées, ne retardera pas trop le retour — qui en tout cas s’accomplira — à l’ordre, à la stabilité… et au bon sens. »

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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