De quelle « crise » parlons-nous ?

Une fois n’est pas coutume, je vais reproduire ici un article dans son intégralité ou presque : « Deux ou trois choses que je sais d’elle », de Bruno Bertez (Le blog a lupus). Une analyse à lire absolument. Vous pensiez – ce n’est déjà pas si mal – que cette crise était une crise de la dette, une crise du surendettement ? Eh bien non, vous n’y êtes pas encore. En réalité, les choses sont infiniment plus complexes, plus profondes et plus graves que cela…

« Deux ou trois choses que je sais d’elle. Elle, comprenez-le bien, c’est la crise. Les mots ont pour fonction, entre autres, de désigner les choses, les situations, les réalités. Ils ont aussi pour fonction de les escamoter, de les dissimuler, de les biaiser. Les mots sont toujours prononcés et utilisés par quelqu’un ou par une institution. Les mots sont ce qu’ils sont, mais l’usage des mots n’est jamais neutre. Il traduit la volonté, le désir, les intérêts de celui qui les utilise. Tout ceci pour vous dire que l’usage du mot « crise » et des expressions construites à partir de ce mot par les pouvoirs publics n’est pas neutre : il est politique et idéologique.

Désigner sous le terme de « crise » ce qui s’est passé en 2008, c’est de la propagande qui permet

1) de faire face en urgence à la situation

2) de s’attirer une fausse légitimité et de justifier les mesures prises au nom d’un intérêt général, en réalité particulier

3) de réécrire l’histoire par le biais des diagnostics de ce qui est arrivé.

Utiliser le mot « crise », c’est suggérer une situation de rupture, de gravité, de risque, c’est jouer sur le ressort de la peur. C’est suggérer que nous sommes dans le temporaire, dans le passager.

La caractérisation de la crise n’est pas innocente.

Dire qu’elle est crise des subprimes est restrictif. C’est une prise de position qui suggère qu’elle est limitée et qu’elle est contenue.

Dire qu’elle est financière est déjà plus large puisque cela inclut le système financier au sens large, les banques, le shadow banking system, etc. Vous remarquerez que dans la crise financière, on n’a jamais inclus et encore moins stigmatisé le rôle des Banques Centrales, le rôle des Trésors Publics, etc. Parler de prise financière, c’est déjà large, mais c’est encore très étroit car cela suggère aussi que l’économique, le social, ne sont pas touchés.

L’une des caractérisations les plus satisfaisantes et elle a été fort utile jusqu’à ces derniers mois, l’une des caractérisations les plus satisfaisantes semble être « crise de surendettement ». Cela permet de mettre le doigt sur le fait que le système a eu beaucoup trop recours au crédit, qu’il est surendetté et ce, globalement.

Il s’agit d’une caractérisation déjà bien opérationnelle, elle permet un diagnostic, une analyse historique, une compréhension et surtout, elle donne une piste de traitement. Elle balise des choix. A noter que le mot « crise » implique la notion de choix déjà par son étymologie. A noter également que cette notion de choix a été totalement escamotée par les pouvoirs en place et qu’ils ont présenté leurs actions comme s’autorisant d’elles mêmes, comme s’il n’y en avait pas d’autres possibles.

Utiliser la désignation de « crise de surendettement » permet de comprendre le processus historique qui a fait que l’on en est arrivé là. Cela permet de comprendre que, faute de pouvoir d’achat suffisant, les agents économiques et politiques ont eu recours au crédit, que ce crédit s’est accumulé pour constituer un stock disproportionné en regard des possibilités de remboursement et de services.

Il faut ajouter que la « grande désinflation » qui a permis ce recours au crédit par le biais de taux d’intérêt très bas, cette grande désinflation a été un cadeau empoisonné puisqu’elle n’a pas permis la dévalorisation en continu des dettes par la hausse des prix, par l’avilissement des monnaies. En raison de la grande désinflation, les dettes sont restées trop réelles en quelque sorte.

L’expression « crise de surendettement » est encore insuffisante car nos systèmes contiennent bien plus d’engagements, bien plus de promesses, bien plus de droits acquis, bien plus de liabilities, comme disent les Américains, que les dettes stricto sensu. Nos systèmes comportent, et ce n’est pas limitatif, des promesses de retraites, des promesses de protection sociale, des promesses d’accès aux soins, des promesses d’assurances de toutes sortes qui, dans la plupart des cas, sont censées être honorées, mais qui aussi, dans la plupart des cas, ne sont ni chiffrées, ni couvertes, et donc, qui ne sont pas gagées. Une masse considérable de promesses en l’air en quelque sorte.

Ces promesses dans l’examen des dettes et dans leur chiffrage, c’est évidemment un choix et une manipulation politique et idéologique. Ce choix de les passer sous silence permet, au lieu de les solvabiliser, de les détruire, de les euthanasier. Voire plus, comme on le voit en ce moment, cela permet d’utiliser les réserves qui étaient destinées à couvrir ces engagements pour résoudre la crise d’endettement de la finance, de la banque, des gouvernements, etc. Confere ce qui se passe par exemple en Irlande.

Escamoter les liabilities au sens large, les promesses implicites et explicites du système, est une opération politique, justifiée par la défense d’intérêts particuliers, c’est bien sûr un choix anti-démocratique, opéré à la faveur

1) de la manipulation du vocabulaire

2) de la non-transparence des chiffres

3) de la complexité de la chose financière.

Tout en étant déjà satisfaisante, notre désignation de crise des promesses, ou mieux de crise des liabilities, est encore insuffisante. Il faut l’élargir et l’approfondir.

Certains auteurs utilisent pour analyser la situation économique présente, la situation post-2008, le terme de « balance-sheet recession ».

de la FED…

Cela conduit à indiquer que la crise est une crise des bilans. Un bilan, c’est un tout, un passif et un actif. La crise des bilans, c’est une crise d’insuffisance d’actif et d’excès de passif. Comme un bilan, cela ne se construit pas en un jour ou en un an, et que cela traduit une accumulation, la désignation de « balance-sheet recession » implique évidemment que nous ne sommes pas dans l’instantané, mais dans le continuum historique. Les déséquilibres se sont construits au fil des années. La crise n’est pas tombée du ciel, elle vient de loin.

Il faut bien entendu partir de l’idée d’un bilan large, large et sincère. C’est à dire qu’il faut, comme nous l’avons expliqué plus haut, inclure tout ce qui est hors bilan, tout ce qui est escamoté et essayer d’avoir une vision très large de tout ce qui constitue les passifs.

Il y a aussi une autre piste qui s’ouvre à partir de la notion de «balance sheet», c’est celle de l’analyse de l’actif lui-même. Les actifs sont insuffisants, peut-être même qu’ils n’ont pas la valeur que l’on prétend, nous soutenons, vous le savez, que nous sommes dans un monde d’Enron généralisé.

Mais il faut aller plus loin encore, l’actif du système ne se limite pas, et nous pensons que précisément on est en train de s’en apercevoir, il ne se limite pas à ce que nous produisons, c’est à dire aux résultats de l’activité humaine. Il inclut les ressources naturelles, ce que la nature a donné, les matières premières, ce qui fait les ressources agricoles et alimentaires etc. En incluant tout cela, nous avons l’impression de nous rapprocher de quelque chose de vrai, d’opérationnel, nous avons l’impression de sortir de l’idéologie et de la propagande.

La crise n’est plus seulement, vue sous cet aspect, une crise des passifs, une crise d’un excès de promesses, une crise de la dette, une crise de la valeur des choses. Cela devient une crise du réel, une crise des actifs économiques productifs, une crise de la mise en valeur de ces actifs, une crise de l’efficacité, une crise des richesses naturelles disponibles, c’est à dire de la rareté. Nous sommes en plein dans les thèmes qui sont en train d’émerger dans le monde.

Toujours vues sous cet angle, l’analyse et l’action deviennent possibles. Les erreurs peuvent être évitées.

En particulier, cette manière de voir permet de comprendre que la fuite en avant américaine n’est pas une solution à cause de la rareté des ressources, à cause de l’hypertrophie du capital fictif qu’elle engendre. Elle permet de comprendre que l’excès d’investissement et d’exportation des systèmes chinois et émergents aggrave les déséquilibres au lieu de les résorber. Elle permet de comprendre et de démystifier le jeu des pouvoirs qui, au lieu de clarifier les choses, font exprès de les obscurcir afin de pouvoir spolier les uns, augmenter leurs charges, dans le but de sauver les autres. Elle permet de comprendre que les tentatives actuelles aussi bien de Bernanke, que de Geithner, que de la BCE et des gouvernements européens, sont vouées à l’échec parce que dans tous les cas elles présentent le même vice fondamental, elles placent la charrue avant les bœufs, elles considèrent que l’imaginaire des marchés et leur propre imaginaire peut entraîner le réel. Tout ce beau monde marche sur la tête. Et oublie que dans un bilan, c’est l’actif d’abord et avant tout, qui commande. Les produits, comme le disait le regretté Marcel Dassault, ce sont les produits qui font l’argent et non pas l’argent qui fait les produits ».

Bruno Bertez, le 18 mai 2011

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 55 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
Cet article, publié dans Actualités, Economie, Finances publiques, Matières premières, Monnaies, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour De quelle « crise » parlons-nous ?

  1. Jean LENOIR dit :

    Citez moi, chers amis, dans la liste qui suit un poste qui ne soit pas déficitaire :
    * rapport entre actifs et retraités
    * régimes sociaux
    * échanges commerciaux des membres du G8 ou du G20
    * émissions non compensées des gaz à effet de serre
    * non provision du démantèlement des centrales nucléaires
    * des stocks d’énergie fossile
    * de certains produits agricoles ou miniers
    * dépenses publiques par rapport aux recettes
    * dépenses privées (dans certains pays) par rapport aux revenus
    * création de vrais richesses versus accroissement vertigineux de la masse monétaire

    …j’en passe de nombreuses et aussi bonnes, mais cette liste justifie les termes d’effondrement cataclysmique que j’utilise depuis maintenant plus de deux ans – lorsque des mesures insensées furent prises et notamment les trop fameuses « quantitative easing » ou hélicoptères de Bernanke.

    Chaque jour je mesure l’écart entre le discours et la réalité, entre l’information et la communication lesquels ne traduisent que de l’hypocrisie, du mensonge …et des déficits d’idée et de courage de décisions lesquelles viendront trop tard car le mal est totalement réalisé sans possibilité de rémission financière, lui.

    Cordialement

    Jean LENOIR

  2. François dit :

    Fondamentalement, le dollar ne vaut plus rien.

    Pourquoi ne s’est-il pas encore effondré ? Parce que les Américains s’en prennent militairement, avec la toute-puissance de leur armée, à ceux qui le menacent en tant que monnaie mondiale : Saddam Hussein, Kadhafi, etc.

    Maintenant ce sont les Chinois qui s’y mettent…. Il va être amusant de voir comment les Américains vont essayer de surmonter ce nouvel obstacle.

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