Refonder d’urgence le système bancaire

L’Occident est malade de ses dettes. Nous ne sommes pas confrontés, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, à une crise de liquidités mais bien à une crise, peut-être mortelle, de solvabilité. « Le système financier est mort », disait Paul Volcker lui-même en septembre 2010.

Mort, moribond, sous perfusion… L’important est qu’il ne s’est jamais remis de la faillite de Lehman Brothers à l’automne 2008. Le seul traitement a consisté à rajouter de la dette à la dette, en transférant l’endettement du secteur privé au secteur public. Aujourd’hui, c’est l’ensemble privé ET public qui fait face à une muraille de dettes. Etats, banques, institutions financières des pays développés sont dans l’incapacité d’honorer leurs engagements.

L’Europe, avec sa cote monétaire mal taillée, est en première ligne. Les marchés financiers, pris d’un mélange d’inquiétude et de rapacité, la sanctionnent en faisant monter les enchères sur les taux et en exigeant des plans d’austérité drastiques. Cela ne sera évidemment pas de nature à faire disparaître l’immense montagne de dettes puisque, dans le même temps, la croissance a disparu. Mais au fait, qui sont donc ces « marchés » ? Pour une grande part, ce sont les banques et établissements financiers (compagnies d’assurance, fonds de pension, etc.)… de la zone euro ! En d’autres termes, ceux qui détiennent les obligations d’Etat sont ceux-là mêmes que les Etats ont sauvés lors de la crise financière. Le serpent se mord la queue. Et le malaise se renforce du fait que ces banques et institutions financières sont toujours gravement malades et continuent, avec leurs actifs toxiques surévalués, à mettre en péril l’ensemble de l’économie mondiale. Comme le dit Bruno Bertez, « nous sommes dans un monde d’Enron généralisé ». La purge des bilans bancaires n’a pas eu lieu, les milliers de milliards de produits dérivés et autres actifs pourris n’y figurent d’ailleurs pas. Les fonds propres n’ont pas été renforcés, Bâle III n’étant qu’un simulacre d’encadrement réglementaire. Quant aux « stress-tests »…

Surveiller les dettes privées autant que les dettes publiques

Les banques déstabilisent donc les Etats et les économies tant par la pression financière qu’elles exercent sur eux que par leur propre fragilité. Elles dénoncent la mauvaise gestion des pays de la zone euro mais sont elles-mêmes dans un état calamiteux, les profits et les bonus liés à l’économie casino n’étant qu’une façade trompeuse. Leur faillite virtuelle est un poison mortel pour les Etats, qui paralyse leur action. C’est le drame actuel : « Les dettes privées sont à surveiller tout autant – sinon plus – que les dettes publiques, car ce sont elles qui ont fait le malheur de l’Irlande et de l’Espagne » (Jean-Luc Gréau). Dettes privées qui se confondent largement avec les dettes bancaires.

Aucun des banquiers qui ont trempé dans la titrisation, les actifs toxiques et la fausse monnaie n’est allé en prison, aucun même n’a eu de compte à rendre à la société. Et pourtant ils coûtent tous les jours à celle-ci les prêts qu’ils n’accordent pas aux entreprises et aux ménages, les liquidités que la BCE ou la Fed leur fournit en raison de la paralysie du marché interbancaire, les taux d’intérêt de plus en plus élevés qu’ils exigent des Etats en raison d’un surendettement qu’ils ont eux-mêmes largement causé…

On comprend que les peuples européens, au premier rang desquels ceux qui sont déjà passés à la moulinette de la « rigueur » (Grecs, Irlandais), soient enragés contre leurs dirigeants qui se sont couchés devant les détenteurs du pouvoir financier. L’affaire Cantona, bien qu’ayant fait pschiitt en termes de résultats concrets, en est le symbole le plus visible. Souhaitons qu’elle ait constitué le début d’une prise de conscience salutaire, notamment au sujet des mécanismes de la création monétaire. On ne parle plus, dans les médias libres, de banquiers, mais de « banksters ». Aucun populisme là-dedans, juste l’expression d’une révolte motivée par un fort et légitime sentiment d’injustice.  Et il est à craindre que ce ne soit là qu’un début, sauf à envisager la seule porte de sortie pacifique possible : la restructuration des dettes et la mise en liquidation des banques qui ont gravement fauté, leur reprise par les banques les plus solides, voire, comme le propose Frédéric Lordon, leur « saisie » par les pouvoirs publics afin d’éviter le spectre d’un effondrement général du système. Après tout, n’est-il pas dans l’ordre des choses que les créanciers assument les risques qu’ils ont pris – qui leur ont jusque là rapporté de juteux rendements – et encaissent au moins une partie des pertes ?

Ensuite de quoi un pouvoir politique de nouveau aux commandes pourra rétablir les règles d’une bonne gestion du système bancaire :

1. Séparation entre les banques de dépôt et les banques d’investissement (ou banques de prêts) comme l’imposait la loi Glass-Steagall aux Etats-Unis, abrogée en 1999.

2. Augmentation très substantielle des ratios prudentiels (fonds propres). Les leviers actuels représentent un énorme risque systémique.

3. Interdiction de la spéculation pour compte propre. Les banques doivent revenir à leur métier d’origine, qui est de financer l’économie, c’est-à-dire les entreprises et les particuliers.

4. Abrogation du pouvoir de création monétaire des banques privées (loi du 4 janvier 1973 entérinée par les traités de Maastricht et de Lisbonne).

La liste n’est, bien sûr, pas exhaustive…

Il y a urgence. Je crains pourtant que comme toujours quand il s’agit de prendre de vraies décisions politiques, on attende la fin des élections (2012 en France et aux Etats-Unis) pour s’atteler à l’immense tâche. Et encore… Faudra-t-il attendre d’être au milieu d’un champ de ruines – un nouveau Fukushima, financier celui-là – pour se mettre enfin à tout rebâtir ?

Publicités

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
Cet article, publié dans Actualités, Economie, Finances publiques, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour Refonder d’urgence le système bancaire

  1. Jean LENOIR dit :

    Tous les animaux étaient malades de la peste et beaucoup en mourraient
    Jean de La Fontaine

    cité par Jean LENOIR

  2. Tibur dit :

    “Si vous désirez être les esclaves des banques, et payer pour financer votre propre esclavage, alors laissez les banques créer l’argent.”
    Josiah Stamp, gouverneur de la Banque d’Angleterre, 1920

  3. Alcide dit :

    Merci Olivier pour encore cet excellent billet.
    Si je peux me permettre, je suggérerais que cette crise est née essentiellement d’une fraude majeure :
    La fraude des réserves fractionnaires bancaires, qui consiste à prêter à intérêt l’argent qui n’existe pas, la monnaie que les banquiers ont inventé d’un trait de plume.
    Il y a là bien évidemment un aléa moral insupportable .

    Cette création monétaire privée génère des bénéfices considérables .
    L’argent coule à flots, est disponible à taux d’intérêt faible, ce qui incite les gouvernements à emprunter à ne pas réaliser l’équilibre du budget qui est leur devoir et pour lequel ils ont été élus.

    La fraude entraîne la fraude et le mérite revient aux crapules.

    La première des réformes est de tarir définitivement cette source d’injustice qui permet à ceux qui en ont accès de se payer le monde entier, la première des réformes est de supprimer les réserves fractionnaires bancaires d’exiger des réserves à 100 %.
    Voir en ce sens les propositions de Maurice Allais qui, de son vivant et nous comprenons bien pourquoi, été ignoré sur les plateaux de grands médias ainsi que des colonnes des journaux propriétés du cartel bancaire mondial.(Voir en France et qui possède les médias)
    On préfère y inviter des vedettes du spectacle ainsi que les nouveaux philosophes, intellectuels pour boniches afin d’y recueillir doctement leur avis.
    Lire
    http://etienne.chouard.free.fr/Europe/messages_recus/La_crise_mondiale_d_aujourd_hui_Maurice_Allais_1998.htm

    Ce système frauduleux est entré dans la loi par la forfaiture de l’article 25 de la loi du 3 janvier 1973 qui oblige la France à emprunter auprès des banques privées.
    Cette loi grossièrement anticonstitutionnelle puisqu’elle viole la souveraineté du pays et  » oblige » l’État à recourir à une banque privée et donc payer contre intérêts un service qui était fourni antérieurement gratuitement par la Banque de France…
    La dette publique est née d’une forfaiture et tous les gouvernements de gauche comme de droite qui se sont succédé depuis 1973 sont complices de cette forfaiture.

    Bien évidemment les Banksters qui tirent les ficelles des marionnettes politiques ont jugé bon pour leurs affaires d’étendre cette loi à l’ensemble des signataires du traité de Lisbonne dans son article 123.
    Dispositions qui bien que rejeté par référendum nous ont été imposés par ce que l’on peut appeler un coup d’état.
    Un coup d’état de la finance pourtant initié en début d’année 1973 qui s’étend à toute l’Europe par l’intermédiaire de la BCE qui est une banque privée.
    Les statuts abscons de la BCE qualifiés  » d’indépendants » du pouvoir politique et donc des électeurs montre à l’évidence qu’il existe une volonté délibérée des ploutocrates de créer une Europe non démocratique, régentée par une « élite » autoproclamée.
    La BCE intervient directement dorénavant dans les directives européennes et au sein de la troïka dans le pillage des nations écrasées par la dette fournie par les banquiers.

    La dette créée de toutes pièces ,instrument de domination sur tous les peuples doit être répudiée , les banquiers et leurs complices poursuivis pour vol et haute trahison.

    Car les pseudos sauvetages des états surendetté ne servent qu’à empêcher la faillite des banquiers qui ont abondamment prêtés de l’argent inventé et ne règlent aucun problème sur le fond , dans le système actuel la dette est de toutes façons impayable.

    Pendant ce temps gagné par les ploutocrates, l’économie réelle et certains d’entre nous auront le temps de crever .

  4. Tout à fait d’accord, Alcide. Le cartel bancaire, appuyé par la classe politique, a mis la main sur la création monétaire afin de disposer d’une rente juteuse.

    L’Europe a confirmé et élargi ce scandale, qui coûte très cher aux peuples. Ceux-ci doivent rembourser une dette considérablement alourdie par les intérêts servis aux banques, mais aussi se soumettre aux injonctions de l’oligarchie financière (FMI, BCE, etc.). C’est ce que certains appellent « la gouvernance par la dette ».

    C’est pourquoi à mon sens la première mesure à prendre serait d’abroger la loi dite Pompidou-Giscard du 3 janvier 1973 (et les articles des traités de Maastricht et de Lisbonne qui la confirment). Il faut rendre aux peuples le pouvoir réel sur leur monnaie. Ce qui passe aussi par la sortie de l’euro, monnaie inadaptée à des pays trop disparates en termes de compétitivité.

    Mais puisque vous faites référence à Maurice Allais, n’oubliez pas ce qu’il soulignait souvent : régler le problème monétaire ne suffit pas, le point essentiel est le libre-échangisme. Nous avons soumis nos entreprises et nos économies à la concurrence de pays à très bas coûts salariaux, fiscaux, environnementaux (quand ils ne pratiquent pas d’autres formes de concurrence déloyale), avec lesquels la compétition est perdue d’avance si des protections ne sont pas mises en place.

  5. Jean LENOIR dit :

    Cher Olivier,

    Oui votre article est très documenté et sur le fonds exact. Cependant le système est mort. Il n’y aura donc, selon moi, quasiment plus aucune banque debout lorsque l’effet de domino se déclenchera, et, lorsqu’il se déclenchera il ne le dira pas plus annoncé la veille que pour LEHMAN.
    Pour ma part, je crois le monde capitaliste éreinté , foutu, lessivé et on ne peut pas réinventer la banque quand il n’y a plus de banques. Tout cela parce que les banquiers n’ont su qu’agir comme des couards et des cupides, totalement en dehors de leur utilité au service de l’économie et de ses agents.
    Quant à la forme, j’approuve les quatre dogmes relatifs à la refondation des banques – sauf certainement pour des réserves à 100% dont je ne vois pas comment elles se constituent si tous les fonds propres sont, ab initio, absorbés par les réserves.

    Effet induit de l’écroulement du système bancaire je n’arrive pas à conceptualiser comment biffer l’euro d’un trait alors que le désordre économique atteindra à un niveau paroxysmique.

    Pour l’euro, j’estime, peut-être à tort, que ce sera trop tard car comment changer les pions lorsqu’il n’y a plus de joueur : en tout cas je ne vois pas.

    En fait, cela sent le « sapin » général lorsque les événements surviendront et l’imagination des trois dernières années des politiques et des banquiers aura contribué à l’effondrement cataclysmique, lequel, comme en géologie, celui dont on ne se relève pas, sinon peut-être au bout de dizaines de millions d’années.

    Amitiés

    Jean LENOIR

  6. Guillaume R. dit :

    Ouah, quand un blog de tendance plutôt libéral commence à citer Lordon, on sent que là la crise du système bancaire est très très sérieuse!!!

  7. Calvin dit :

    Vous avez visé juste…. le champ de ruines est pour très bientôt car le Système est en train de s’écrouler sous nos yeux ! je crains fort que les banques ne soient plus sauvables, sauf par des nationalisations.
    Les capitaux fuient les banques zombies et la zone euro, l’Or vole de record en record.

  8. allison dit :

    Grande Bretagne : un ex-ministre des Finances juge les banquiers « arrogants et stupides »

    (Belga) L’ex-ministre britannique des Finances, Alistair Darling, juge les banquiers de son pays « arrogants et stupides », selon des extraits de ses mémoires qui ne devraient pas redorer le blason d’une profession déjà très décriée.
    Membre de l’ancien gouvernement travailliste, M. Darling était à la tête du ministère des Finances lors de la crise financière de 2008/2009 qui a touché le Royaume-Uni de plein fouet et obligé les autorités à injecter des centaines de milliards de livres dans le sauvetage des banques. Ne cachant pas le peu d’estime qu’il porte aux grands patrons de la City pour leur attitude durant cette crise, M. Darling écrit notamment : « Mon souci était qu’ils étaient si arrogants et stupides qu’ils étaient bien capables de tous nous entraîner par le fond ». Ces extraits, d’abord diffusés sur un blog proche du Parti travailliste, étaient repris vendredi par plusieurs médias britanniques. M. Darling est particulièrement sévère avec les dirigeants des deux banques sauvées in extremis de la faillite par l’Etat qui a dû en partie les nationaliser, Royal Bank of Scotland (RBS) et Lloyds Banking Group (LBG). Il raconte que le directeur général de l’époque de RBS, Fred Goodwin, préférait « aller jouer au golf » plutôt que de discuter du naufrage de sa banque, et estime qu’il « mérite d’être devenu un paria ». Quant au chef de la banque HBOS -fusionnée depuis pour former LBG-, « il donnait l’impression d’être sur le point d’exploser » lorsque M. Darling évoquait avec lui la gravité de la situation. (MJN)

  9. XV dit :

    Excellent article. J’ajouterais comme réforme : Interdiction des opérations financières (achats et ventes) à découvert.

Ecrire un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s