Crise : rien n’a changé

La crise financière et économique débutée en 2007 avec l’explosion des subprimes n’en finit plus de durer : elle se calme, s’aggrave, se renouvelle, change de victimes, certes, mais ne s’éteint pas.    Les taux de croissance occidentaux restent désespérément anémiques et les populations souffrent toujours, attendant avec résignation ou colère le prochain coup de massue. Mais cette situation doit-elle vraiment étonner ? Au fond, malgré la multiplication des sommets (G20, G20 finances, G8, européens, franco-allemand…), quels changements fondamentaux sont-ils intervenus ? Ou plutôt, quels sont ces maux dont l’économie mondiale ne s’est pas débarrassée ? Revue de détail non exhaustive.

                                                                                                                                                       Les traders fous ne se sont pas calmés

Presque 4 ans après les faits, l’affaire Jérôme Kerviel demeure dans tous les esprits. 4,82 milliards d’euros partis en fumée par l’action d’un seul homme, ce n’est pas commun, répondra-t-on. Pourtant, ça l’est plus qu’on le pense, et, surtout, ça l’est toujours malgré les promesses des établissements bancaires de renforcer leurs systèmes de surveillance et de tout faire pour limiter les excès. C’est aussi pour cela que le trader de la Société générale refait souvent surface : à son corps défendant, il est devenu en France le « maître » étalon de la perte boursière individuelle. Son disciple le plus récent ? Kweku Adoboli, de la banque suisse UBS, est soupçonné d’avoir provoqué une perte de 2,3 milliards de dollars en septembre 2011. Mais 2008 fut définitivement la grande année de ce phénomène. C’est à cette époque qu’intervint la plus grosse perte de trading jamais réalisée par une seule personne : 9 milliards de dollars par Howie Hubler, chez Morgan Stanley. En tout, en 2008, on recense 9 « traders fous ». Ci-dessous, cumulées par année, les principales pertes de trading connues et imputables à ces « rogue traders ».

Les bonus ont baissé pour mieux augmenter les fixes

Après le sauvetage des banques à coup de centaines de milliards d’argent public, la colère des populations s’est focalisée sur les rémunérations des banquiers, accusés de jouer avec le feu, motivés par des bonus exorbitants aux yeux de bien des citoyens. Face à cette colère, qu’a fait Goldman Sachs en 2009 ? Elle a provisionné 17 milliards de dollars pour les bonus versés à ses employés, qui toucheront cette année-là une prime moyenne de 700 000 dollars. Et 9 millions de dollars ont été octroyés à son PDG sous forme d’actions gratuites. En 2010, ce sont 15 milliards qui ont été mis de côté pour les bonus par la banque américaine.

En France, au titre de 2010, BNP Paribas a versé 1 milliard d’euros de bonus (17% de moins qu’en 2009) soit 291 000 euros par collaborateur concerné, et Société générale 729 millions d’euros à répartir entre 3 663 collaborateurs, soit 199 000 euros en moyenne. Un chiffre là aussi en diminution.

Des baisses dues à la réforme de la rémunération des traders, qui prévoit un paiement différé dans le temps ? En quelque sorte. En fait, les banquiers ont tout simplement augmenté la partie fixe de leur salaire de 40% entre 2009 et 2010, selon Le Monde. La faute à une mauvaise transposition de la directive européenne sur le sujet, dénonce l’eurodéputé vert Pascal Canfin, la notion d’équilibre entre part fixe et variable ayant disparu dans le texte français.

Les paradis fiscaux n’ont pas disparu

« Le temps du secret bancaire est révolu », se félicitait Nicolas Sarkozy à l’issue de la réunion du G20 de Londres en avril 2009. Dans sa ligne de mire : les paradis fiscaux, accusés de dissimuler la finance grise et les risques qui lui sont inhérents tout en privant les Etats d’importantes recettes fiscales. Bientôt 3 ans après cette déclaration, les centres financiers offshore, comme les désigne le jargon technique, ont-ils été rayés de la planète ? Sans ambiguïté, la réponse est négative.

Est-ce étonnant quand on sait que les différentes instances internationales ne parviennent même pas à s’accorder sur une définition commune des paradis fiscaux, et par là à établir une liste unique ? Selon l’OCDE, on ne compte plus que 5 « territoires non-coopératifs » contre 42 début 2009. Pour le Groupe d’action financière (Gafi), 41 pays sont aujourd’hui propices au blanchiment d’argent. Un chiffre en hausse celui-là. Et selon Bercy, 18 territoires ne coopèrent pas avec le fisc français.

Ce sont justement ces coopérations bilatérales entre paradis fiscaux et autorités fiscales qui ont été préférées à une régulation globale du problème des centres financiers offshores. Selon l’OCDE, 700 conventions ont été signées depuis 2009 (à comparer à un potentiel de 29 161 traités bilatéraux) et ont permis à nombre de territoires de sortir des listes grise et noire de l’organisation. Il faut dire qu’il leur suffisait de signer 12 accords conformes aux standards internationaux avec n’importe quel autre pays pour rejoindre la liste blanche. C’est ainsi que Monaco en a conclu deux avec… les Bahamas et le Groenland. « Il est probable que l’Italie aurait su [en] faire meilleur usage », ironise CCFD-Terre Solidaire dans son rapport « Paradis fiscaux : le G20 de la dernière chance« .

Ultime problème de cette méthode des conventions bilatérales, elle ne porte que sur le volet fiscalité et ne s’attaque donc pas aux questions de transparence des institutions financières.

Les produits toxiques n’ont pas été nettoyés

La crise financière a commencé aux Etats-Unis avec l’éclatement de la bulle immobilière qui s’est propagé à la finance mondiale via des produits financiers exotiques issus de la titrisation. Des produits eux-mêmes compilés dans d’autres produits financiers, le tout créant des actifs risqués garantis par d’autres instruments tout aussi complexes. RMBS, CDS, CDO, CDO de CDO… Une jungle d’abréviations que l’on a vite fait d’englober sous l’appellation « produits toxiques » ou « armes financières de destruction massive » selon le bon mot de Warren Buffet.

Ces produits, à l’origine créés pour répartir le risque entre plusieurs acteurs, se sont pour beaucoup transformés en actifs toxiques avec la crise. Qui rachèterait un instrument basé sur des crédits que les emprunteurs ont cessé de rembourser il y a trois ans et dont les biens hypothéqués ont perdu la moitié de leur valeur ? Réponse : personne.

Dès le G20 de Washington en 2008, « les produits financiers de plus en plus complexes et opaques » ont été identifiés comme l’une des « causes premières de la crise ». Les dirigeants des plus grandes puissances économiques se sont alors engagés à renforcer « les exigences de divulgation sur les produits financiers complexes » et à faire « en sorte que les sociétés divulguent des renseignements complets et exacts sur leur situation financière ».

Trois ans plus tard, on est loin du compte, Dexia en étant l’exemple le plus récent. Selon un rapport de l’Autorité de contrôle prudentiel en 2010, « le stock de produits dérivés sans modèle de valorisation » dans le bilan de la banque franco-belge était « très important ». Et de conclure à une « surévaluation » de plus de 2 milliards d’euros, ce qui a permis d’augmenter « artificiellement les fonds propres du groupe ».

C’est l’autre grand problème irrésolu : les actifs toxiques polluent toujours les bilans des établissements, financiers ou non, et les montants des « provisions pour perte sur marché à terme » sont sujets à caution. Une véritable bombe à retardement : comme toute provision, il s’agit de potentielles pertes. Fin 2010, les 10 plus grandes banques américaines conservaient depuis au moins un an pour 13,8 milliards de dollars de ces « unrealized losses », selon le Wall Street Journal.

Les hedge funds n’ont pas fondu

Avant le sommet de Londres, en avril 2009, la lettre d’intention des dirigeants du G20 regorgeait de mesures plus sévères les unes que les autres à l’encontre des fonds spéculatifs (hedge funds), accusés notamment d’utiliser des effets de levier monstrueux en toute opacité. Parmi les idées avancées : enregistrement obligatoire, encadrement des rémunérations et des primes, limitation des effets de levier, constitution de réserves de capitaux, transparence totale…

Las, c’était sans compter sur les réticences américaines et britanniques. Le communiqué final du G20 se contente d’exiger vaguement des hedge funds et de leurs dirigeants qu’ils s’enregistrent et divulguent « les informations appropriées notamment sur leur effet de levier, nécessaires à l’évaluation des risques systémiques qu’ils posent individuellement ou collectivement ».

L’Europe a voulu aller plus loin. Le Parlement a créé en octobre 2011 un « passeport européen » qui sera délivré aux fonds transparents et respectueux de certaines règles prudentielles. Un laisser-passer qui les autorisera à commercialiser des produits dans toute l’Union. Une bonne idée sur le papier… si l’on ne s’attarde pas sur les petites lignes en bas de page.

D’abord, ce passeport ne s’appliquera aux fonds ayant leur siège en Europe qu’à partir de 2013 et pour les autres à partir de 2015. Soit 6 ans après le sommet de Londres. Surtout, le passeport concerne le marketing actif, c’est-à-dire que les fonds seront autorisés à démarcher les investisseurs pour leur vendre des parts. Mais aucun texte n’empêche un acteur européen d’avoir recours spontanément à un fonds dépourvu de passeport mais qui ne l’aurait pas démarché, que celui-ci soit transparent, prudent, installé aux Bermudes ou pas.

Résultat des courses, après un passage à vide en 2008, les hedge funds recommencent à brasser toujours plus d’argent, sans que l’on ne sache trop comment ils l’emploient. A la fin du premier semestre 2011, les 241 plus gros hedge funds américains géraient à eux seuls 1 400 milliards de dollars. Un montant en hausse de 8% par rapport au début de l’année. Au niveau mondial, les sommes engagées par les hedge funds s’élèvent à 2 200 milliards de dollars, en hausse de 19% sur six mois.

L’endettement a explosé

Le stress (test ?) est censément le mal du siècle. Mais la dette peut au moins lui ravir le titre de plaie du moment. Au plus fort de la crise financière, la multiplication des opérations de LBO, ces achats d’entreprises par la dette, avait été mise sur le devant de la scène, tant les risques de faillite paraissaient grands en période de récession. On apprenait alors que 1 600 milliards de dollars avaient été investis de la sorte dans le monde entre 2005 et 2007 par les entreprises regroupées dans le Private equity council.

Aujourd’hui, il est devenu quasi impossible de trouver un type d’institution qui ne soit pas contaminé par le virus de l’endettement.

Les collectivités locales ? En France, 36 000 communes cumulaient 58,5 milliards d’euros de dette au 31 décembre 2010. Et la situation se dégrade aujourd’hui vu les emprunts toxiques contractés par certaines agglomérations. Aux Etats-Unis, plusieurs villes se sont déjà déclarées en faillite, écrasées par le poids de leur endettement. Dernière victime en date : Harrisburg, capitale de l’Etat de Pennsylvanie.

Les Etats ? Dépenses en hausse pour la relance et les sauvetages, recettes en baisse à cause de la croissance atone : tel est le mauvais cocktail qui a conduit à l’explosion des endettements souverains. Les Etats-Unis ont fini par perdre cet été leur triple A après la tragi-comédie du plafond de la dette. En France, l’endettement public atteint 86% du PIB. En Italie ? 120%. En Grèce : 160%. En 2012, la dette publique totale de la zone euro devrait s’établir à 88,7% du PIB contre 66,3% en 2007.

Les entreprises ? Elles ne sont pas épargnées. Dans l’Hexagone, les sociétés du Cac 40 cumulent 400 milliards d’euros de dette et leur endettement moyen, s’il est en baisse depuis 2008, reste supérieur à son niveau de 2007 : 24% contre 17% à l’époque (ratio dette nette sur capitaux propres). Aux Etats-Unis, l’encours de crédit des entreprises est reparti à la hausse depuis le 3e trimestre 2010 et s’élevait au deuxième trimestre 2011 à 11 000 milliards de dollars, soit 39% de plus que début 2005. Et les bilans des groupes sont aussi pollués par des dettes devenues à risque. L’assureur mutualiste Groupama se retrouve par exemple avec plusieurs milliards d’euros de dettes émanant des PIGS.

Goldman Sachs toujours aux commandes

Est-il logique de confier les rênes d’une institution européenne en première ligne dans la crise de la dette à un homme dont l’ancien employeur est soupçonné d’avoir aidé à maquiller les comptes de la Grèce ? Pour les membres de l’Eurogroupe, la réponse est oui. Le 16 mai 2011, ils ont désigné comme successeur de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE l’italien Mario Draghi.

De 2002 à 2005, ce dernier fut vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs. Son job ? La gestion des dettes souveraines et la vente des services de la banque aux Etats. Et c’est au début des années 2000 que l’établissement américain aurait justement permis à la Grèce de camoufler l’ampleur de sa dette en jouant sur les taux de change. Bien sûr, Mario Draghi nie toute implication et même toute connaissance des faits. Et peut-être cela est-il vrai. N’empêche.

Vu la tendance de Goldman Sachs à jouer sur tous les tableaux (conseils aux Etats d’un côté, spéculation sur les dettes souveraines de l’autre, le tout enrobé d’un intense lobbying), on se demande quel est l’intérêt de nommer de nouveau un homme biberonné à la culture maison à un poste aussi décisif. Car c’est une habitude de la banque de voir ses collaborateurs occuper les plus hautes fonctions des instances financières et de régulation. Aux Etats-Unis, l’ancien secrétaire d’Etat au Trésor de George W. Bush, celui-là même qui conçut le sauvetage des banques en 2008, en avait été le PDG. Et Goldman Sachs avait été autorisée à changer de statut pour profiter du plan d’aide. Sa concurrente Lehman Brothers n’avait pas bénéficié du même soutien.

Jean-Etienne Juthier, Journal du Net, dossier publié le 26 octobre 2011

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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3 commentaires pour Crise : rien n’a changé

  1. Antoine dit :

    « Je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas, je ne vous décevrai pas. » Nicolas Sarkozy, 26 mars 2007

    • ber075 dit :

      « Avant que chante le coq, trois fois tu me trahiras, et, laissant battre de toutes parts et submerger ton esprit comme par les vagues de la mer, trois fois tu me renieras »..

      • Toto dit :

        Antoine et pber075 ont raison en quelques sortes sans artifice, sans rhétorique et sans renier qui que ce soit on attend de voir à l’œuvre notre bon berger qui n’abandonnera pas le troupeau de fidèles inconditionnel et ce malgré une crise financière sans précédent qui devrait connaitre son paroxysme en 2012, pour l’instant j’attends l’annonce de sa candidature…
        Au cas où il ne se présente pas, je vous conseillerai d’acheter des terrains, de l’or même si son cours a progressé de 25% en 2011 et de remplir les gardes manger de matière première c’est-on jamais nous aurons peut-être quelque collègues un peu naïf à nourrir…

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