Le feu est vert ; le rouge est mis (Bruno Bertez)

« L’analyse dominante, Main Street, se focalise sur l’économie réelle. C’est elle qui fait la une des journaux par ses statistiques, par ses commentaires. La sphère financière est ignorée. On considère que la finance suit. Elle ne précède pas. Donc, c’est à bon droit et sans risque que l’on peut se permettre de l’ignorer.

L’économie réelle est représentée par ses statistiques, plus ou moins truquées, plus ou moins fidèles, plus ou moins représentatives : croissance, prix, chômage, profits, etc. Compte tenu de leur contenu politique et social, ces indicateurs de l’économie réelle sont lourdement biaisés. Les uns sont systématiquement majorés ; les autres sont minorés.

Chacun sait qu’il n’y a pas de croissance réelle depuis longtemps, que les niveaux de vie ne progressent plus, que les vrais prix montent largement plus que les indices, que le chômage et le sous-emploi sont très supérieurs à ce qui est rendu public.

On peut et l’on doit s’interroger sur l’origine du consensus pervers qui conduit à accepter des mesures et références truquées, sans signification. A accepter des indicateurs qui n’indiquent rien.

Il y a la tarte à la crème de l’économie classique qui, dans sa perversité, continue de soutenir que « perception is all ». Le réel importe peu, ce qui compte, c’est ce qui est perçu. L’argument de l’économie classique équivaut à l’affirmation pas vraiment morale : « pas vu, pas pris ». Elle est intéressante, mais un peu courte. L’argument classique est généralement celui du conseiller des Pouvoirs. Pour nous, il existe d’autres pistes.

D’abord, le fait que le savoir économique est dispensé par et sous la dépendance de l’Etat. De l’Etat et des banques bien sûr. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, dansons donc ensemble.

Ensuite, il y a le fait que les classes politiques et syndicales existent par l’illusion qu’elles donnent qu’elles sont capables d’infléchir le cours des choses. La fameuse illusion constructiviste ! Il est de l’intérêt conjoint de ces classes de couvrir les pratiques douteuses qui les font apparaitre plus utiles qu’elles ne le sont en réalité. Derrière les fausses oppositions et les faux conflits, il y a la vraie, l’objective convergence des intérêts. La classe médiatique est à ranger sous la même bannière. Elle ne travaille pas. Elle prend sous la dictée. Elle protège son accès aux matières premières, c’est  à dire à ses sources. Elle véhicule mensonges et idéologies tombés du ciel, c’est à dire de l’Olympe des Pouvoirs.

Enfin, il y a le fait que sur le court terme, cela marche. C’est toute l’idéologie contenue dans la théorie de l’information, théorie des marchés, et autres attrape-nigauds fondés sur la manipulation des signes disjoints du réel. La tromperie, le mensonge, les trucages, les désinformations, les omissions, tout cela marche. Tout se passe comme s’il y avait à l’œuvre des processus d’estampillage et de validation circulaires. Si cela marche dans la pratique quotidienne, pourquoi chercher plus loin? Le court terme, noyé comme l’on dit maintenant dans le News Flow, efface chaque jour ses propres traces. Alors que l’économie réelle n’est pas biodégradable, qu’elle n’est pas soluble dans la stupidité des commentaires de la télévision, les nouvelles, elles, le sont. Ceci permet une sorte d’amnésie, un effacement de la mémoire.

Selon toute vraisemblance, les défaillances conjuguées 1) de la mémoire       2) du sens et de la responsabilité du long terme, sont au cœur du complexe actuel. Complexe qui est au cœur de la crise.

Attardons-nous un peu.

Si la hausse des prix, si le chômage sont plus élevés que ne le disent les statistiques, alors il y a peut-être un calme social relatif, mais il y a un trou absolu dans l’économie, car le réel est là. Le compte n’y est pas pour faire tourner la machine économique. Il n’y a pas assez de pouvoir d’achat, donc il n’y a pas pas assez de consommation, donc il n’y a pas assez de croissance. Donc il n’y a pas assez d’investissement; donc il n’y a pas assez de créations d’emplois, donc il y a trop de déficits.

Il n’y a pas assez de rien. Tout est insuffisant. Tout est insuffisant pour que le compte soit bon, pour que la mécanique tourne et que la bicyclette roule. Sauf, sauf, à augmenter à l’infini la masse de crédit dans le système à le rendre « addict » au crédit. Mais si l’on est dans un système où la masse de crédit est déjà excessive, où les gens ne peuvent rembourser, dans un système insolvable bloqué, grippé par le surendettement ; si l’on est dans un système où l’âne ne peut et ne veut plus boire, que faire ?

Il faut aller plus loin après avoir épuisé le pouvoir d’endettement de tous les agents économiques privés, il faut entamer puis épuiser celui de l’Etat, celui du souverain. Et quand celui-ci est à son tour épuisé, que l’on a utilisé tous les artifices de la finance et de la fausse comptabilité, tous les tours de passe-passe qui font les délices des marchés, que faire encore? Alors il faut changer de registre. Il faut passer de la finance au monétaire. Il faut engager la crédibilité, la solvabilité des banques centrales. Il faut utiliser, gonfler, inflater leurs bilans. Depuis 2005, le bilan conjugué de la Fed et de la BCE a été multiplié par 5. On ne doit pas être loin des 6 trillions. En trois mois, la BCE vient de prêter aux banques plus de 1 trillion, 1,02 trillion exactement !

Il y a un lien entre l’inadaptation des statistiques économiques, les déséquilibres qui se creusent, les crises qui se multiplient, la connivence politique droite/gauche, la fausse combativité syndicale, la financiarisation, le Canada Dry de la crise économique en cours, et la vraie crise économique et financière que l’on prépare à l’horizon.

Nous avons dit en introduction que l’establishement politique, économique et médiatique se focalisait sur l’économie réelle. Nous avons souligné que cette focalisation n’était pas neutre, qu’elle était déformante, truquée, qu’elle construisait un monde en trompe l’œil. Trompe l’œil et trompe l’intelligence. Mais que le réel, la vérité, finissait toujours pas s’imposer. Sous la forme de déséquilibres, de dysfonctionnements et de blocages. Autant de ruptures du système auto-entretenu qui sont compensées, masquées, repoussées par le crédit et l’inflation de la finance. A partir d’un certain point, c’est le bilan des banques centrales qui prend le relais; c’est à dire le monétaire.

Le cheminement que nous avons tenté de mettre en évidence dans notre introduction se poursuit. A partir de pleins feux, à partir de projecteurs sur l’économie réelle, on travestit, on s’enfonce dans l’escamotage pour arriver ou plutôt pour ne pas arriver à la sphère financière d’abord, puis à la sphère monétaire ensuite. Car le parcours est interrompu, le cheminement s’arrête, les projecteurs s’éteignent.

Personne n’a  nié que la crise de 2008 était une crise financière. Le spectacle était évident. Il se mettait en scène lui-même. Mais depuis 2008, que se passe t-il ? Il se passe que les projecteurs braqués sur la sphère financière se sont, ont été progressivement détournés. La sphère financière a été rendue à l’obscurité qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Retour à l’opacité. Presque à la non-existence. Avec quelques émergences intempestives vite réprimées. Tour de passe-passe,  escamotages, circulez, il n’y a rien à voir. Ou plutôt tours d’illusionnistes dans lesquels on attire l’attention des gogos  sur les petites marionnettes pseudo-réelles que sont les indices de prix, les taux de croissance, les taux de chômage, etc.

La finance est une chose complexe et fragile. Elle ne supporte pas la pleine lumière. Mais la monnaie, c’est encore pire. Elle n’existe pas. Ou à peine. Elle est neutre, transparente.  En parler est déjà sacrilège. Savez-vous que critiquer le dollar est depuis quelques semaines, aux Etats-Unis, considéré comme un signe qui peut vous faire passer comme terroriste !

Pourquoi ce long développement?

Parce que les marionnettes s’agitent qui détournent l’attention de l’essentiel. L’économie réelle,  à moins que ce ne soit son ombre, est en train de surprendre. On attendait sa détérioration et, surprise, voilà qu’elle ne révèle moins mauvaise que prévu, meilleure qu’espérée.

Pourquoi? Parce que dans l’ombre, loin des projecteurs, dans le sillage des bureaux ou des restaurants feutrés, la finance a fait son œuvre. Elle s’est donnée, en faisant un nouveau bout de chemin sur la pente de la destruction monétaire, elle s’est donnée la possibilité de refaire un petit tour de releveraging.

Les signes se multiplient : hausse du pétrole, regain sur les commodities, retour en force de la grande communauté spéculative mondiale sur les marchés, volatilité des changes, cassure sur l’or.

Cela bouge, cela frétille. Une nouvelle couche d’instabilité et de fragilité est en train d’être passée sur le monde réel par les démiurges qui nous gouvernent.

Le risk-on est à nouveau ouvert. Avec les trillions de LTRO, les robinets de la Fed, de la BoJ, de la BoE ouverts, l’argent coule et va couler à flots jusqu’en 2014.

Entendez par là que pour la grande spéculation, le feu est au vert. Pour le système lui, c’est le rouge qui est mis ».

Bruno Bertez, Le blog à Lupus, le 3 mars 2012

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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8 commentaires pour Le feu est vert ; le rouge est mis (Bruno Bertez)

  1. njaisson dit :

    On entend ce refrain sur la financiarisation de l’économie depuis vingt ans au moins, sans que cela n’ait jamais rien changé à la direction suivie par nos dirigeants en matière économique. Maintenant les conséquences sociales et économiques de la toute puissance de la finance comme principal moteur de l’établissement du Nouvel Ordre Mondial sont telles que tout retour en arrière, voire même un changement de direction, est rendu impossible et ce d’autant plus que les satanistes qui mènent la danse ont fait en sorte de ménager les catastrophes d’où devaient sortir la nouvelle organisation des sociétés nationales fondues dans le grand tout mondial. L’exemple de la mondialisation des actifs économiques à travers les multinationales qui se sont ouverts des marchés partout dans le monde grâce au libre échange est là pour nous rappeler que nous ne disposons plus de la maîtrise de notre destin, dans la mesure où le grand capital mondialisé décide à notre place de l’allocation des ressources financières en fonction de ses propres intérêts et non de celui des peuples qui ont bien légèrement abandonné leur souveraineté à un pouvoir supranational mondialisé. Après la fête du crédit bon marché des ces trente dernières années qui rendait possible les largesses nées des politiques keynésiennes pratiquées partout dans le monde, les peuples se réveillent avec le cou enserré dans les griffes des usuriers qui demandent rançon en échange de la transfusion monétaire sans laquelle nos sociétés étatiques ne peuvent perdurer. Tout se passe comme si les classes dirigeantes se liguaient avec les banquiers pour nous arracher le peu de liberté qui nous reste, sous prétexte de prévenir une catastrophe sociale rendue inéluctable par le transfert de richesse des producteurs privés vers les financiers et l’Etat qui ont consacré la dictature du capital épaulé par le complexe militaro-industriel qui leur sert de bras armé dans le maintien de l’ordre nouveau.

  2. momo dit :

    Comme nous n’y pouvons rien changer de là où nous sommes, abandonnons et allons prendre l’air !

  3. Geraldine dit :

    Si l’on résume : Du réel au financier, du financier au monétaire, puis le saut dans l’inconnu…

  4. Jean LENOIR dit :

    La grande imposture : voilà ce qu’est devenu le monde. L’imposture de faire croire, l’imposture de dire aux gens ce qu’ils veulent entendre.
    Dans leur fuite désespérée en avant les imposteurs, eux-mêmes, veulent en arriver à croire à la solution miracle.
    Les intérêts rejoignent le capital à l’infini à l’instar des parallèles ; voilà ce que les imposteurs veulent croire, à savoir transformer les intérêts de la dette en capital.
    Il n’est point besoin de développer à propos de cette illusion…

    Jean LENOIR

  5. Achille Tendon dit :

    Et pour prouver que l’histoire se répète bien, souvenons-nous des paroles d’un président américain sur le système bancaire:

    Thomas Jefferson visionnaire!!!
    « Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contôlent leur monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour des banques
    priveront les gens de toute possession,d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquis. »
    — Thomas Jefferson, 1802

    Rien de changé, donc, sous nos latitudes et vous pouvez lire un article qui pose une bonne question sur les banques:
    http://tatanka.blog.tdg.ch/archive/2012/01/18/les-banques-meurtrieres-des-etats-nations1.html

    Bonne lecture !!!

  6. Jean LENOIR dit :

    Tout à fait d’accord.
    La dictature des banques, leurs agissements pourris et sans limites sont les plus grands dangers pour la Terre, car ils s’organisent autour d’un bien d’échange, de corruption, et de fraude : l’argent. Et ce fait n’est pas nouveau.
    Merci Achille Tendon pour cette référence historique.

    Jean LENOIR

  7. Jean LENOIR dit :

    excellent lucapiccin pour faire travailler les neurones… bien vu

    Jean LENOIR

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