Pourquoi il ne faut jamais croire les banques

« Où en est la régulation du secteur bancaire et financier ? Quatre ans après le début de la crise, le bilan est bien maigre, déplore Pascal Canfin, député européen écologiste et cofondateur de Finance Watch. Après avoir bénéficié de la généreuse assistance des États, les banques et leurs dirigeants freinent la moindre tentative de régulation et continuent d’organiser la fraude fiscale. Pourtant, plusieurs mesures simples existent pour reprendre le contrôle de la finance folle ». (Entretien avec Basta !, le 10 avril 2012)

Basta ! : La crise bancaire n’a rien coûté rien aux contribuables, affirment les banques françaises. Qu’en est-il réellement ?

Pascal Canfin : « 4 000 milliards de dollars ont été déboursés ou prêtés par les États pour sauver le système financier ! La Société générale a été sauvée par les contribuables américains, au moment de la crise des subprimes. Beaucoup de banques françaises avaient acheté des subprimes (des produits financiers adossés à des prêts immobiliers aux États-Unis, ndlr) et s’étaient assurées contre les risques de pertes de ces produits, par des CDS (Credit default swap), auprès d’AIG, premier assureur mondial. En 2007, lors de la crise des subprimes, les banques se sont tournées vers AIG, qui leur a répondu : « Désolé, j’ai déjà tout versé en dividendes et en bonus ! » Face à la menace de faillite, AIG s’est tournée vers la Banque centrale américaine, qui a débloqué 85 milliards de dollars. La Société générale a ainsi reçu 12 milliards de dollars [1] (presque autant que Goldman Sachs, premier bénéficiaire du sauvetage, qui a touché 13 milliards de dollars, ndlr). Natixis, la banque d’investissement, filiale des Caisses d’épargne et des Banques populaires, a aussi été sauvée grâce à l’épargne des Français. Et le sauvetage de Dexia aura sans doute coûté 10 milliards d’euros aux contribuables français. Trois banques, ce n’est pas rien…

À cela s’ajoute le manque à gagner pour les finances publiques à cause de l’évasion fiscale organisée par les banques. La Cour des comptes l’évalue à 30 milliards d’euros. C’est, de très loin, la plus grosse niche fiscale en France. Ça devrait être la priorité n° 1 à régler. Il ne peut pas y avoir d’évasion fiscale sans complicité des banques : en 2009, les banques françaises disposaient de 460 filiales dans les paradis fiscaux. BNP-Paribas y a 189 filiales… La moitié des profits de la Société générale dans le monde sont localisés dans un seul pays. Devinez lequel ! Le Luxembourg ».

Les banques françaises disent qu’elles ont tiré les leçons de la crise, qu’elles sont favorables à davantage de régulation. Seraient-elles plus progressistes que leurs concurrentes ?

« Je ne vois pas de différence fondamentale dans leurs pratiques. Elles spéculent sur les matières premières et sur les dettes des États, elles pratiquent l’évasion fiscale, elles ont des filiales dans les paradis fiscaux. Parmi les 14 grosses banques d’affaires mondiales – celles qui font le plus de lobbying –, 3 sont françaises : BNP Paribas, la Société générale et le Crédit agricole. Les actifs de BNP sont aujourd’hui supérieurs au PIB de la France (soit 2 240 milliards d’euros fin 2010, avec une augmentation de 34 % en trois ans, ndlr). Les banques font un incroyable travail de lobbying en commun. Le Crédit agricole, avec la Royal Bank of Scotland (RBS) et Goldman Sachs, par exemple, au sein de l’ISDA (International Swaps and Derivatives Association) ».

Ce lobbying a-t-il une influence sur les décideurs ?

« En 2010, quand on négociait au Parlement européen le texte sur les bonus des dirigeants bancaires et des traders, avec les règles les plus ambitieuses au monde, les banques affirmaient qu’elles allaient partir à New York ou ailleurs, qu’on allait pénaliser les entreprises… Au même moment, les États-Unis négociaient la loi Dodd-Franck (qui prévoit, entre autres, une réforme des banques, la régulation des produis dérivés, ndlr). Les négociateurs états-uniens nous disaient que les banques leur faisaient du chantage, affirmant qu’elles allaient partir à Londres… Cela permet de relativiser ces discours. Et jusqu’à la création de Finance Watch, il n’existait pas de contre-pouvoir à ces lobbies ».

Pourquoi a-t-on besoin de la finance ? Les produits financiers développés par les banques sont-ils utiles ?

« La finance, c’est très important : ce sont les investissements à long terme, le développement des entreprises et des projets, le lien entre les générations… Des objectifs aujourd’hui totalement détournés au profit d’une vision ultra-court-termiste. Quatorze grandes banques d’affaires et quelques dizaines de hedge founds gagnent quelques dizaines de milliards de dollars, non pas en investissant dans l’économie réelle, mais en faisant des paris. Les investissements sont nécessaires, et cela pose problème s’il n’y a personne pour le faire. Mais pour les paris, c’est différent : savoir ce que va faire l’action de Total dans les dix prochaines minutes, on s’en fiche ! La finance transforme tout en objet de pari. C’est la même différence qu’entre un match de foot et les paris sur un match de foot. Le match dure quatre-vingt-dix minutes, il s’y passe quelque chose. Les paris, eux, sont démultipliables à l’infini (qui va marquer un but, à quelle minute ?, etc.). Si on supprime les paris, ça n’enlève pas le match, contrairement à ce que veulent nous faire croire les financiers. 50 % des transactions boursières se font aujourd’hui au centième de seconde, ce qui n’a aucun intérêt pour l’économie réelle.

Quel est l’intérêt pour les entreprises d’avoir des actions dont le cours évolue tous les centièmes de seconde, comme c’est le cas avec le trading de haute fréquence [2] ? Les bourses font fuir les investissements de long terme. Le système fonctionne à l’envers. C’est comme si deux chaînes de télévision retransmettaient en direct un grand prix de Formule 1, et que l’une d’elles avait investi des centaines de milliers d’euros pour retransmettre une seconde avant l’autre, ce qui lui permet de prendre des paris avant les autres… Si on met fin à certains produits financiers, le monde ne s’écroulera pas. Avant l’existence du trading de haute fréquence, l’économie fonctionnait. Roosevelt avait déjà interdit des produits similaires aux Credit default swap (CDS)… On n’en est même pas là, puisque l’on a seulement interdit les « CDS à nu » ! Tout le monde veut continuer à jouer. Et comme toujours, il n’y a qu’un seul acteur qui peut payer in fine, si tout s’écroule : l’État. C’est pour cela qu’il doit réguler le système. Il n’y pas de régulation « interne » possible des marchés ».

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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2 commentaires pour Pourquoi il ne faut jamais croire les banques

  1. zorba44 dit :

    J’attends le grand soir …ce sera « marrant »
    Bon WE …en attendant

    Jean LENOIR

  2. Marre dit :

    Comme les politiques qu’il ne faut jamais croire non plus.

    Le système de prédation unit les banksters à la politicaille pour mettre en coupe réglée les peuples et les Etats.

    Quelle belle machine idéologique que celle qui persuade « l’opinion » que le mal vient du niveau des dépenses sociales… et qu’il faut les réduire pour réduire la dette… celle ci devant bien sûr être remboursée à ceux qui l’ont créée de toutes pièces !

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