Cachez cette mort que je ne saurais voir !

Sortons un peu du débat économique pour toucher aux fondements mêmes de la vie… et surtout de la vie en société.  Un sondage révélait récemment que 86% des Français seraient favorables à l’euthanasie. Le droit de « mourir dans la dignité » est l’argument communément avancé pour expliquer cette évolution des mentalités. Personnellement, je préfèrerais qu’on revendique l’inverse, à savoir le droit de « vivre dans la dignité ». En fait, le débat est trop souvent hypocrite ou biaisé. Les deux tribunes ci-dessous le montrent fort bien.

86% des français favorables à l’euthanasie

« Euthanasie signifie « bonne mort », c’est-à-dire, naturellement, une mort sans souffrance, et c’est tout ce qu’on souhaite à son prochain. Mais il y a une dérive considérable, qui du reste dans son amplitude est propre à la fois à l’Occident et au XXe siècle. L’euthanasie, maintenant, dans le vocabulaire des médecins et dans celui des médias signifie donner la mort. Soit à quelqu’un qui souffre et dont on ne parviendrait pas à calmer les douleurs soit à quelqu’un dont on estime qu’il est dans une situation incurable et donc, du point de vue de certains, parce qu’il aurait perdu sa « dignité », en raison de conditions physiologiques.

Mais au delà de toute question du rôle de l’Etat dans un tel processus décisionnel, il faut s’interroger sur cette prétendue morale de la dignité humaine pour justifier de la suppression d’un malade, alors même que cette « dignité » ne s’entend que selon des critères purement matériels et physiques. Cette « dignité » d’un être humain sera jugée par autrui, et c’est donc le bien portant qui, lui, conserve à ses propres yeux toute sa dignité, qui pourra juger de la perte de dignité de quelqu’un, et demander qu’on l’exécute.

Or se battre pour la vie est important pour deux raisons : pour une raison spirituelle d’abord ; ce sursis peut permettre au patient de remettre en ordre sa conscience, ses relations avec le monde supérieur, mais aussi avec sa famille. Deuxièmement, pour une raison toute matérielle : accorder un répit, donner quelques mois par des efforts supplémentaires, peut permettre de voir arriver un nouveau médicament qui va changer les choses, compte tenu de la vitesse à laquelle avance la recherche biomédicale. Et en même temps, le patient qui est conscient de cet effort, au pire, quittera la terre bien autrement que s’il peut se dire : « On n’a pas tout fait, on n’a pas tout tenté pour moi. » On ne peut pas infliger un tel abandon à un être humain sur le point de mourir. Ce n’est pas normal, ce n’est pas culturellement acceptable.

Ceux qui demandent activement l’euthanasie sont effectivement des associations de bien portants, des groupes de pression qui ont pris pour argument la « dignité », incompatible à leurs yeux avec la perte d’autonomie. De hautes consciences se groupent pour demander que les médecins achèvent les malades pour lesquels ils ne peuvent plus rien. Mais prétendre « donner une mort digne » sous-entend que là vie du patient a été décrétée au préalable non digne. Or qui peut se prétendre habilité à poser un tel décret ?La majorité de ces militants est faite de personnages qui se croient porteurs des intérêts généraux de l’espèce humaine. Ce sont des matérialistes athées qui se persuadent que la vie et la conscience sont des phénomènes contingents, accidentels. Soit.

Et dès lors, il faut supprimer les futurs nouveau-nés mal formés ?

Eliminer comme le faisait certains régimes les handicapés mentaux et les malades trop vieux ou trop coûteux à soigner ?

Et si l’euthanasie est un progrès, pourquoi garder par-devers nous ce nouveau bienfait de la civilisation ? Pourquoi ne pas aussi, de même qu’on cherche à exporter la démocratie vers des pays qui n’en n’ont cure, aller enseigner en Afrique, en Amérique du Sud, en Inde, au Bangladesh, les moyens médicaux d’abréger les souffrances de tous les dénutris, de tous les parasités qu’on ne guérira pas?… Dans les pays économiquement défavorisés, la mort est un événement qui conduit à se rassembler, à montrer une dernière fois, surtout si cela n’avait pu se faire du vivant de la personne, la profondeur de l’amour, de l’affection qu’on lui porte. Et puis on se lamente ; on sait que perdre une vie est une douleur qui concerne la communauté entière, car tous se savent mortels, alors que contribuer à sa perte est tout simplement inconcevable.

Se profilent aussi dans la liste de ceux qui poussent à l’euthanasie, l’administration sanitaire et le ministère des Finances, et tous ceux qui gèrent les ressources économiques de la santé. Ils sont tentés, tout en essayant d’apparaître comme de grands humanistes, de diminuer les frais.

C’est l’Etat qui a d’abord dépénalisé puis légalisé l’euthanasie aux Pays-Bas. D’où l’arrivée massive de couples hollandais âgés dans diverses régions de France, parce que ceux-ci ne veulent pas être euthanasiés.Ce mouvement atteint la France. Des politiques recherchent l’appui électoral d’associations militantes. Ne nous laissons pas berner.

La médecine détruirait définitivement son image et sa crédibilité au sein d’une culture quelconque, si elle acceptait de considérer qu’il y a un moment où la vie a perdu sa dignité. L’image de la médecine, et par suite l’image d’une culture qui autoriserait une telle médecine serait ruinée. Il ne peut plus y avoir de solidarité humaine, de solidarité d’espèce, ni de solidarité de générations. Si les petits-enfants savent qu’on exécute leurs grands-parents ou leurs arrière-grands-parents dans les hôpitaux, le lien entre les générations risquerait d’être détruit. Ne nous laissons pas piétiner, une fois de plus, sans comprendre les enjeux réels de cette question de société.

L’homme du XXIe siècle est-il encore en état, mentalement et spirituellement, d’assister ceux qu’il aime et qu’il a aimés, de leur fermer tes yeux et de baiser un front que la vie a déserté ? Nos yeux sont offensés par la vision d’une vie qui va s’éteindre. Nos consciences fragiles ne supportent pas la période pénible où le corps, usé, lutte encore, puis cède. Cette fin qui se fait attendre est trop difficile à supporter, il faut expédier au plus vite et dans l’ombre l’obscénité de cette scène difficile.

L’argument de la dignité a pour seul but de protéger le confort des survivants.

Rudlyard Kipling avait prévu nombres de façons de devenir » un homme, mon fils » ; on pouvait être dur sans jamais être en rage, brave sans être imprudent, être fort sans cesser d’être tendre mais j’ai beau relire, je ne vois nulle part porter mention de demeurer « digne en étant confortable ».

Je n’y vois pas un oubli du poète ».

Institut des Libertés, le 5 octobre 2012

Lire aussi : Euthanasie et soins palliatifs (Jacques Ricot)

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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4 commentaires pour Cachez cette mort que je ne saurais voir !

  1. Jean LENOIR dit :

    Olivier,

    Voilà un sujet bien difficile et je vais tenter d’y ajouter ma pierre… ce qui est s’exposer un peu personnellement.

    Comme tout être sur cette planète, c’est par une filiation involontaire que j’y suis… D’ailleurs ceux qui refusent de se reconnaître dans la société commettent l’autolyse qui est un acte de négation et de refus. Ceux insérés parmi leurs semblables font des constats divers, et la question de la fin de leur propre vie fait partie de ces constats.

    Quand on se pose la question de sa propre fin, souvent on souhaite un ne pas souffrir, deux ne pas offrir à ses descendants un affligeant spectacle et trois une mort rapide par accident (skipper pris en mer dans un ouragan) ou, très rapide, style rupture d’anévrisme.

    Point n’est besoin de penser que sentant sa fin prochaine on devrait alors régler ses affaires et se mettre en paix avec les siens. Rappelons-nous le jeune Saint Louis de Gonzague, interrogé par son directeur de conscience alors qu’il jouait à la récréation « Louis dis moi ce que tu ferais si on t’annonçait que tu seras mort dans dix minutes ? » et le jeune futur saint (il avait selon les chroniques environ dix ans) d’émerveiller par sa réponse « je continuerais à jouer ».

    La vie est un état, la mort en est un autre – dans le perpétuel recommencement des générations, comme un printemps nouveau succède à un hiver glacé. Cela est dans l’ordre des choses depuis toujours que l’on soit croyant ou pas.

    La société a organisé, dans la vie, l’existence des individus autour de l’apprentissage, de la vie active, de la santé, de la retraite, éventuellement de la dépendance et, au final, de la fin.

    On a mis des coûts partout, là où la structure patriarcale de nos campagnes réglaient ces cycles au sein d’une pyramide qui se défaisait et se reconstruisait constamment – sans coût.

    Un directeur d’institution de santé, de retraite …est soumis à la pression d’équilibres financiers que l’on n’arrive plus à boucler : pire l’augmentation des cotisations augmente le mal et cela depuis quarante ans qu’on a cru les systèmes bien établis et pérennes.

    Si je passe trois ans dans le coma et suis dans une unité ultra spécialisée, cela va coûter aux autres peut-être plus que ce que j’aurais gagné dans ma propre vie …et cela sera à la charge de la société.

    La santé, la dépendance et la fin de vie portent, en elles, des aberrations économiques qui sont elles-même tueuses du bonheur d’autrui.

    Le sujet est difficile et la réponse froide, mais, au fond, elle vient du coeur car faire souffrir autrui pour sa propre authenticité ce n’est pas ce qu’un être humain recherche forcément.

    Il est également impensable de décréter qu’une institution pourrait donner un label à la mort comme le tampon sur une carcasse de boucherie. Toutefois que l’on laisse à chacun sa conscience autant que celle de la parfaite connaissance des données, c’est souhaitable.

    Ne me vilipendez pas si j’écris cela en bonne santé car je ne le serai peut-être pas toujours. Mais que ce ne soit, en aucun cas, la loi qui décide au mépris de mon libre-arbitre.

    Le seul point où je serai net : lorsqu’une vie s’annonce malformée, il faut laisser la nature ne pas la laisser venir à terme (ou parfois assister son interruption) non par eugénisme mais parce qu’il suffit de voir le regard de jeunes personnes en fauteuil roulant pour comprendre que le choix qu’on a fait pour eux n’est pas le leur.

    Là c’est un homme en bonne santé qui aurait clamé son malheur d’être à la charge morale de parents ayant, à toute force, voulu son existence – s’il lui avait été donné impotence physique ou mentale.

    Jean LENOIR

  2. Elise dit :

    « L’euthanasie ne « complète » pas les soins palliatifs, elle les interrompt. Elle ne couronne pas l’accompagnement, elle le stoppe. Elle ne soulage pas le patient, elle l’élimine. »

    Tout est dit. Bravo J. Ricot.

  3. diego dit :

    Le monde dans lequel on vit est triste mais ça n’est pas une raison pour supprimer les gens, ça le rend encore plus triste.

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