La catastrophe qui vient et la maladresse des banquiers (E. Verhaeghe)

« Il y a deux façons de faire de l’économie politique. La première, réservée aux intellectuels et aux diplômés de haut vol, consiste à compulser des statistiques, des tableaux de bord et des rapports pour savoir quel est l’état de la conjoncture. La   seconde, en usage dans le reste de la population, repose plutôt sur les intuitions : le    bruit du moteur, le climat général, l’intelligence des choses sensibles, en quelque sorte.

L’une et l’autre n’apportent curieusement pas les mêmes résultats. L’économie des intellectuels aborde les sujets avec sérieux, mais avec un temps de retard. Tant que les statistiques ne font apparaître aucun phénomène, les pilotes sont aveugles. La manière « paysanne » de faire de l’économie produit un résultat exactement inverse : elle ne donne une représentation de la réalité qu’à gros traits, mais elle est immédiate et permet un pilotage à vue.

Les statistiques permettent aujourd’hui de savoir que notre situation n’est pas bonne.

Le chômage prend des proportions cataclysmiques, qui rappellent les mauvais jours des années 1980. Il est plus que jamais une source d’angoisse pour le pays. Selon l’Agence centrale des organismes de sécurité sociale (ACOSS), l’effectif salarié diminue dans l’ensemble des entreprises mensualisées. En août, les heures supplémentaires ont diminué de 3%. Le montant moyen des délais accordés aux entreprises par les Urssaf a augmenté de près de 30% en 3 mois. Selon l’INSEE, la demande de logements neufs s’effondre. Le climat des affaires dans l’industrie s’est replié de 5 points.

Tous ces indicateurs sont mauvais. Mais ils sont parcourus d’informations qui les tempèrent et qui, au fond, donnent le sentiment mitigé d’une situation morose mais encore gérable. Par exemple, l’INSEE nous apprend que les commandes industrielles ont progressé de 0,8% en août. Dans le commerce de détail, il paraît que le climat s’améliore. Au fond, c’est quand même mieux que si c’était pire. La France traverse une mauvaise passe, mais elle s’en remettra.

François Hollande n’a-t-il pas déclaré que la crise de l’euro était en passe d’être résolue ?

Et puis, il y a le bruit du moteur, celui qu’écoutent les culs-terreux plongés dans l’ignorance économique, qui regardent la société française avec les yeux d’un vieux paysan à la recherche de signes météorologiques avant-coureurs dans le ciel crépusculaire. Il faut bien le dire aujourd’hui : ce bruit inquiète, car il annonce une panne prochaine.

De toutes parts, les rumeurs les plus amères et les plus tendues circulent sur la situation véritable des entreprises, et d’abord sur la situation des plus vulnérables d’entre elles : les petites et moyennes. Les affaires ne se font plus. Les carnets de commande souffrent de disette. Les problèmes de trésorerie s’accumulent. Ceux qui faisaient face jusqu’ici ne font plus face. Ou de moins en moins.

Dans ce malström pénible où chacun s’accroche comme il peut à la moindre aspérité pour se redonner de l’air, les anecdotes sur l’attitude des banquiers sont affligeantes.

Certes, l’introduction des normes de Bâle 3 complique singulièrement la donne du prêt bancaire, ou même de la facilité de trésorerie. Les banques, après leurs dangereux écarts de gestion des années 2000, ont maintenant la vis serrée et doivent prouver leur sérieux financier.

Il n’en reste pas moins le remède est pire que le mal. En refusant tout accommodement, en exigeant des garanties grandissantes, en perpétuant une culture du frais bancaire qui assèche les maigres marges des entreprises, les banques acculent de plus en plus leurs clients à la défaillance. Là où, pour redonner de l’air à l’activité, il faudrait s’assouplir, la banque se raidit et aggrave les affres d’une conjoncture anxiogène.

Le pire est évidemment la leçon de bonne gestion infligée par le banquier à son client en difficulté. Beaucoup de patrons français sont exaspérés par les considérations philosophiques que leurs banquiers leur infligent sur leur façon de diriger leur entreprise, alors que l’essentiel des difficultés qu’ils traversent proviennent d’une crise financière largement alimentée par ces banquiers moralisateurs.

Il faudrait ici faire la somme des milliers de milliards de dollars engloutis en 2008 et 2009 par des placements hasardeux, par une course au risque, par une cupidité sans limite, qui cherche aujourd’hui à s’abriter derrière des faux prétextes. N’a-t-on pas entendu récemment un patron d’agence de notation soutenir que les difficultés rencontrées par les banques dans la crise financière résultaient de législations qui les avaient incitées à prendre des risques?

Une fois de plus, le principe de responsabilité qui veut que l’on assume ses propres fautes est bien loin d’être admis dans l’industrie financière.

En attendant, ce n’est pas trahir un secret que de confirmer aux Français la dangerosité de la situation que vit l’économie de notre pays. La croissance est en panne, la récession frappe durement et aucun signe positif ne vient rassurer. Espérons que cette estimation au bruit du moteur soit suffisamment fruste pour ne pas être juste.

Elle pose néanmoins deux problèmes de fond.

Premier problème : comment ferons-nous pour franchir le gué du choc fiscal auquel nous sommes soumis. 25 milliards de recettes prélevées sur l’activité n’étaient pas en soi une bagatelle. Dans l’état de la conjoncture, cette politique semble à la fois irréaliste et contra-cyclique, comme disent les économistes savants. Autrement dit, au lieu de ramener de l’ordre dans nos finances, elle risque de créer une grave perturbation qui devrait être prise très au sérieux.

Deuxième problème : la lutte relativement symbolique contre les dépenses publiques excessives nous coûtera cher. L’an prochain, l’Etat devra recourir au même remède fiscal de cheval pour financer des charges qui ne semblent pas faire écho aux difficultés du pays. Ce sentiment d’une grande injustice entre des contribuables pressurisés et des dépenses publiques somme toute épargnées constitue un défi à la fois économique et social difficile à négocier pour le gouvernement. Car un contribuable qui pense son impôt injuste et mal réparti est un contribuable imaginatif : les astuces ne lui manquent jamais pour échapper à ses obligations. Ou pour refuser d’y obéir : les pigeons en ont donné un premier aperçu ».

Eric Verhaeghe, Atlantico, le 26 octobre 2012

[En parlant de « maladresse » dans le titre de son article, Eric Verhaeghe est loin du compte : arrogance, égoïsme et cynisme auraient été plus pertinents. OD.]

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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7 commentaires pour La catastrophe qui vient et la maladresse des banquiers (E. Verhaeghe)

  1. brunoarf dit :

    Les génies qui nous gouvernent depuis 38 ans sont arrivés aux résultats suivants :

    En zone euro, la dette publique de plusieurs Etats atteint des sommes inimaginables.

    En zone euro, la dette publique de plusieurs Etats est devenue hors de contrôle.

    Plus personne ne contrôle quoi que ce soit.

    1- Médaille d’or : dette publique de la Grèce : 300,807 milliards d’euros, soit 150,3 % du PIB.

    2- Médaille d’argent : dette publique de l’Italie : 1982,239 milliards d’euros, soit 126,1 % du PIB.

    3- Médaille de bronze : dette publique du Portugal : 198,136 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB.

    4- Dette publique de l’Irlande : 179,718 milliards d’euros, soit 111,5 % du PIB.

    5- Dette publique de la Belgique : 382,922 milliards d’euros, soit 102,5 % du PIB.

    6- Dette publique de la France : 1832,599 milliards d’euros, soit 91 % du PIB.

    7- Dette publique de Chypre : 14,939 milliards d’euros, soit 83,3 % du PIB.

    8- Dette publique de l’Allemagne : 2169,354 milliards d’euros, soit 82,8 % du PIB.

    http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_PUBLIC/2-24102012-AP/FR/2-24102012-AP-FR.PDF

    • njaisson dit :

      En 2020, grâce à l’efficience du Marché unique, tout ira mieux:

      The EU’s growth strategy for the current decade
      strives to deliver high levels of employment, productivity,
      and social cohesion by reaching five ambitious
      objectives by 2020:

      75 percent of the population aged 20-64 should
      be employed.
      n 3 percent of the EU’s GDP should be invested
      in R&D.
      n The “20/20/20” targets in terms of reduction of
      greenhouse gas emissions, renewable energy
      production, and energy efficiency should be
      met.
      n The share of school dropouts should be under
      10 percent, and at least 40 percent of the population
      between the ages of 30 and 34 should
      have a university degree or diploma.
      n 20 million fewer people should be living below
      the poverty line.
      http://www.eurunion.org/eu/images/stories/singlemarket.pdf

  2. Galuel dit :

    Depuis 38 ans = 1/2 espérance de vie : c’est le fondement même de la symétrie temporelle selon la TRM ! http://www.creationmonetaire.info/2012/07/dividende-universel-et-symetrie.html

  3. Jean LENOIR dit :

    Chefs d’entreprise, un appel vous est lancé. Au lieu de vous faire faire la leçon par les banquiers, ne ratez pas une occasion de leur rentrer dedans et de leur dire leurs quatre vérités.
    Le signataire de la présente ne manque pas une occasion de le faire depuis 2007 lorsque le moyen lui est donner de faire un vrai financier et fiscal, il le fait.
    C’est ça ou retirer les maigres flux et la trésorerie.

    Ca marche : un gestionnaire de banque a, avant tout, la frousse de perdre un client.

    Il faut seulement avoir le potentiel de faire face sur ses actifs tangibles – et non pourris comme ceux qui hantent les bilans des établissements financiers qui nous coûtent chers.

    Un banquier n’aime pas quand on lui dit qu’il aura un jour la grosse langue bleue des pendus aux réverbères ! (annoncé à mon directeur de branche en juillet 2007 – qui intelligent est parti à la retraite sans faire les 5 ans supplémentaires que sa direction lui proposait, en 2008)

    Jean LENOIR

  4. Edouard dit :

    « ah ça ira ça ira ça ira … » 😉

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