Les banques sont incorrigibles ! (Philippe Herlin)

« Lors de la publication de ses derniers résultats trimestriels, la banque américaine Morgan Stanley a annoncé avoir « modifié son modèle de VaR pour qu’il soit plus réceptif aux récentes conditions de marchés » (L’Agefi)… Que cache cette formulation alambiquée ?

Un mot sur la VaR d’abord, acronyme de Value at Risk, que l’on peut traduire comme « valeur sous risque ». Cette formule a pour fonction de mesurer le risque de marché d’un portefeuille d’instruments financiers. Pour évaluer son risque en temps réel, la banque rentre dans ce modèle l’ensemble des actifs financiers qu’elle détient dans son bilan, leurs montants comme leurs caractéristiques, et obtient en sortie un risque de perte maximale. Cela lui permet de contrôler son niveau de risque, et donc de savoir quel montant de liquidité garder en réserve.

L’idée est séduisante sur le papier, au point que le comité de Bâle l’a adopté dans la réglementation bancaire. Mais il y a un problème de fond : la formulation mathématique est basée sur la loi normale, autrement appelée courbe de Gauss ou courbe en cloche, qui minore les événements extrêmes (pour expliquer brièvement : la loi normale fonctionne pour les événements indépendants les uns des autres, comme le lancer d’une pièce de monnaie, mais pas pour ceux en interaction, comme sur les marchés, qui produisent une concentration des risques). Le mathématicien Benoît Mandelbrot le premier, puis Nassim Taleb dans son livre Le Cygne noir, ont dénoncé le recours à la loi normale qui nous rend aveugle face aux événements extrêmes qui, sur les marchés financiers, sont pourtant courants.

Une façon de compenser la faible capacité de la loi normale à tenir compte des événements extrêmes consiste à prendre un historique de données s’étalant sur plusieurs années, de façon à intégrer, dans les calculs, les chocs antérieurs. On garde en mémoire les krachs des dernières années pour être plus prudents dans ses calculs.

En l’occurrence, Morgan Stanley vient précisément de faire le contraire ! Jusqu’ici sa VaR se basait sur un historique de quatre années, c’est-à-dire incluait le krach de septembre 2008, il passe désormais à un an seulement. Et sur les douze derniers mois, en apparence tout va bien : pas de krach, progression régulière de la bourse (grâce aux QE des banques centrales), croissance du PIB et baisse du chômage aux Etats-Unis (même si les indices sont « retravaillés »).

Résultat le coût du risque diminue, la banque américaine peut diminuer ses fonds propres réglementaires pour investir encore plus sur les marchés. Ce faisant elle accroît son effet de levier c’est-à-dire, lorsqu’on raisonne en bon gestionnaire, son risque réel. Mais ce qui compte, pour les régulateurs, qui ont agréé cette modification, c’est le risque calculé par la VaR…

Ensuite Morgan Stanley annonce des résultats en hausse, tout va bien ! Toutes les banques dans le monde jouent à ce jeu dangereux. Tout va bien, jusqu’au jour où un choc de grande ampleur viendra mettre à bas ces calculs d’apothicaires. Les banques pourront alors se retrancher derrière leur respect scrupuleux de la réglementation bancaire pour demander l’aide des Etats ».

Philippe Herlin, Goldbroker.com, le 1er novembre 2012

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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8 commentaires pour Les banques sont incorrigibles ! (Philippe Herlin)

  1. Achille Tendon dit :

    Et oui, mais on peut dire qu’elles ont déjà fait le pas avec le crash des sub-primes en 2008 , spécialement les américaines avec le programme TARP !!!
    Pour vous faire une idée du problème, jetez un oeil sur ce blog:
    http://tatanka.blog.tdg.ch/archive/2012/01/18/les-banques-meurtrieres-des-etats-nations1.html

  2. brunoarf dit :

    La Grèce de nouveau sous pression de l’Europe.

    Autre sujet d’inquiétude, la dette qui devrait s’envoler l’an prochain à 189,1% du PIB, soit 346,2 milliards d’euros, contre 175,6% attendu en 2012. La dette s’alourdit car la Grèce reçoit de nouveaux prêts de l’UE et du FMI depuis 2010, tout en peinant à lancer son programme de privatisations censé l’aider à rembourser ses dettes.

    Au terme des quatre ans sur lesquels table la Grèce pour assainir ses comptes – si elle obtient le sursis demandé – les estimations de dette sont encore plus inquiétantes, la Grèce voyant son ardoise culminer à 220,4% du PIB en 2016, selon le « cadre de stratégie des finances publiques à moyen terme 2013-2016 » introduit parallèlement au parlement mercredi.

    http://www.boursorama.com/actualites/la-grece-de-nouveau-sous-pression-de-l-europe-79837ab43be348b862e91518f5d1673b

    Dette publique de la Grèce :

    2007 : dette publique de 107,4 % du PIB.
    2008 : dette publique de 112,6 % du PIB.
    2009 : dette publique de 129 % du PIB.
    2010 : dette publique de 144,5 % du PIB.
    2011 : dette publique de 170,6 % du PIB.
    2012 : dette publique de 175,6 % du PIB, selon la prévision du gouvernement grec. La dette augmente, augmente encore, augmente toujours, alors que le premier défaut de paiement de la Grèce a effacé 107 milliards d’euros de dettes.

    2013 : dette publique de 189,1 % du PIB, selon la prévision du gouvernement grec.

    2015 : dette publique de 207,7 % du PIB, selon la prévision du gouvernement grec.

    2016 : dette publique de 220,4 % du PIB, selon la prévision du gouvernement grec.

    La question n’est plus de savoir si le deuxième défaut de paiement de la Grèce va avoir lieu.

    La question est de savoir quand le deuxième défaut de paiement de la Grèce aura lieu.

    En zone euro, il va y avoir des défauts de paiement en cascade.

  3. Daniel Canova dit :

    il y a 2 éléments majeurs dans ce problème de mesure de la value at risk:
    – les formules mathématiques peuvent être « correctes », si on ne les utilise pas a bon escient ce ne sera pas « leur faute » si un problème arrive; cette utilisation perverse provient de mathématiciens ou physiciens engagés par les organismes financiers (ils y gagnent bien mieux leur vie que dans la sphère scientifique) pour traiter ce genre d’analyse purement mathématique sans qu’ils s’expliquent le schéma de fonctionnement
    – les analyses mathématiques sont ensuite prises comme garantie par les organes de gestion jusqu’au plus haut niveau !! les « dirigeants » sont extrêmement satisfaits de pouvoir s’abriter sous le parapluie de ces rapports; cela vaut pour la gestion des banques, des portefeuilles et des assurance; je prends pour exemple le très à la mode « solvency test » ce machin qui a plein d’effets pervers (en bien et en mal) et qui recommandé par les big four.
    (après le désastre du cinquieme de la bande on aurait du etre bien avisé de se passer des services de ces officines !! mais ceci est un autre problème )

  4. Jean LENOIR dit :

    Comme il ne se passe rien en Grèce, Morgan Stanley a peut-être évacué de la courbe de Gauss, le risque Grec …bien entendu pour le cas où elle serait exposée au risque Grec.

    Marrant comme les donneurs de leçons peuvent être aussi mauvais lorsque guidés par leurs instincts de prédateurs.

    Jean LENOIR

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  6. Momo dit :

    Tout a déjà été dit mais on ne voit toujours poindre de réactions contre-poisons !

  7. Lucien dit :

    Bof … les critiques de cet article ne sont pas trop fondés. Changer de model et une decision souhaitable quand il ne modelise pas bien la realité. Aprés il faut le parametrer (ex: 1 seul parametre pour gauss= sigma). Appliquer un nouveau model au jours J n’indique pas que la connaissence sur laquelle il va etre basé va demarré au jour J, car (et bien heuresement) les données sont historisés donc le nouveau model se base sur des parametres relativement fiables et eprouvé au cours du temps.
    Et (la c’est plus de la speculation, ou juste du bon sens), je pense que les models on été tournés « a blanc » pour verifier qu’il ne partent pas dans les choux.
    Aprés ils peuvent se tromper: la mondialisation rend les phenomenes de plus en plus interdépendant (pas bien pour faire des stats) et la prediction n’a jamais ete une science exacte ^^.

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