Economistes à gages et médias complaisants

Un article d’Acrimed du 22 octobre 2012 dont voici quelques extraits, qui posent bien le problème de l’information économique dans notre pays :

« Tout d’abord, qu’est-ce qu’un conflit d’intérêts ? Les choses deviennent très claires lorsqu’on prend l’exemple du secteur médical : accepterait-on par exemple qu’un médecin nous prescrive, pour une maladie donnée, un médicament fabriqué par l’entreprise qui le rémunère ou l’invite en vacances ? Probablement pas. Et l’on aurait raison : dans son livre Inside job, qui vient de paraître et qui fait suite à son documentaire du même nom, Charles Ferguson observe que « les médecins qui détiennent des parts dans les centres d’imagerie médicale ont quatre fois et demie plus de chances de recommander les examens qu’on y pratique à leurs patients ».

Dans le domaine de l’économie, poser la question des conflits d’intérêts, c’est se demander si un expert peut, « en toute indépendance », prôner la modération dans la régulation financière quand il occupe simultanément un poste de conseilleur d’une société financière ? C’est se demander si un économiste doit vraiment présenter ses analyses « techniques » du rôle des banques dans la société lorsqu’il en dirige une ? C’est s’interroger sur l’opportunité pour un observateur rémunéré par une banque exposée à la dette grecque, d’éditorialiser sur la crise grecque ?

Ces trois cas de figure semblent exagérés ? Ils sont tous trois tirés de la réalité.

Le premier correspond assez bien à Jean-Hervé Lorenzi. La plupart d’entre vous le savent j’imagine : ce monsieur, généralement présenté comme « professeur d’économie » ou « président du Cercle des économistes », siège aux conseils d’administration de PagesJaunes, d’Associés en finance, de l’Association française des opérateurs mobiles (Afom), de BNP Paribas-Assurance. Il est également censeur d’Euler-Hermes, membre des conseils de surveillance de la Compagnie financière Saint-Honoré, de BVA, du Groupe Ginger et conseiller du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rothschild Banque. Soutien déclaré de François Hollande, il invitait récemment les Français à « renoncer aux illusions sur l’État protecteur », à « faire enfin le pari audacieux en faveur du marché » et, surtout, à éviter de « porter des jugements trop hâtifs » sur l’industrie bancaire. Mais ses lecteurs auraient-il eu autant envie de suivre ses conseils si, au lieu de se présenter comme un « expert » technique, il avait décliné son identité de « banquier » ? Peut-être pas. Banquier, c’est pourtant comme cela que lui-même se définissait dans une publication du groupe Rothschild, loin des tours d’ivoire universitaires : « Je suis ce qu’on appelle un senior banker, expliquait-il alors. J’essaie, d’une manière générale, de développer les affaires correspondant aux différentes activités de la Compagnie financière Edmond de Rothschild »

Le deuxième cas de figure que j’évoquais tout à l’heure (celui d’un expert qui présenterait une analyse « technique » du rôle des banques dans la société alors qu’il en dirige une) épouse le profil d’Olivier Pastré. Dans Le Monde du 1er février 2012, l’économiste tempêtait contre les projets de sortie de la monnaie unique européenne et se fixait pour mission d’« expliquer aux Français les plus fragiles et les plus soumis à la désinformation quels sont les risques d’un abandon de l’euro ». Le quotidien du soir présentait l’auteur comme « professeur d’économie à l’université Paris-VIII ». Or, Pastré préside aussi la banque tunisienne ImBank et siège aux conseils d’administration de la banque CMP, de l’Association des directeurs de banque, ainsi qu’à l’Institut Europlace de finance. Étonnante coïncidence, Pastré s’alarmait, à la fin de son article, que dans l’hypothèse d’une sortie de l’euro les banques subiraient une « baisse de leur rentabilité »…

Le troisième cas de figure (celui d’un économiste qui prétendrait évoquer la dette grecque lorsque l’institution qui le rémunère est directement concernée par ce dossier) est directement tiré de la situation de Daniel Cohen. Universitaire chevronné, qualifié de « meilleur économiste de France » par Alain Minc – ceux qui ont vu le documentaire « Les Nouveaux Chiens de garde » s’en souviennent peut-être –, il est également senior advisor pour la banque Lazard, chargée de conseiller le gouvernement grec sur la restructuration de sa dette. Cela ne l’a pourtant pas empêché, par ailleurs membre du conseil de surveillance du Monde, de prendre la plume dans… Le Monde, pour suggérer que la Grèce ne devait surtout pas imiter l’Argentine qui, en 2001, avait fait défaut sur sa dette.

Des prestations bien rémunérées

Outre les conflits d’intérêts qui pourraient, par exemple, conduire un économiste à biaiser certains de ses résultats, ces doubles casquettes s’avèrent fort rémunératrices. Les jetons de présence aux conseils d’administration de grandes sociétés ? Environ 35 000 euros par mandat, en moyenne, pour les sociétés du CAC 40 et la moitié pour les autres sociétés cotées, selon les chiffres de l’Institut français des administrateurs. Les conférences privées ? Lorenzi les facture 6 600 euros ; Larry Summers plus de 130 000 dollars, quand il parle chez Goldman Sachs. Mais il y a également les commissions, les rapports rémunérés, etc.

Alors que le recrutement des économistes se fait déjà majoritairement au sein des classes moyennes supérieures, de telles rémunérations propulsent les experts en vue dans les médias – c’est à dire les plus influents – au cœur des classes les plus aisées. Et il est rare, au sein de ces couches de la société, que les nouveaux venus trahissent les intérêts de ceux qui les accueillent sous les lambris de leurs salons tamisés.

Autre interrogation : comment de tels experts – que leurs diverses fonctions ont rendu « médiatiques » – trouvent-ils encore le temps de travailler ? D’une matinale sur France Inter à une émission de plateau à la télévision, des éditoriaux dans Le Monde aux entretiens dans Libération, comment ces gens font-ils pour faire de la recherche, pour aboutir aux analyses supposément « scientifiques » qu’ils nous présentent à longueur de journée ?

Enfin, comme le souligne l’économiste hétérodoxe américain George DeMartino : « Les économistes savent mieux que d’autres que rien n’est gratuit, que tout bénéfice implique un coût. Et le coût, ici, c’est la perte d’indépendance. » Pour ne pas parler de corruption… Mais la question dépasse les accointances des experts les plus désinvoltes avec les questions d’éthique ».

L’intégralité de l’article d’Acrimed ici

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 53 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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11 commentaires pour Economistes à gages et médias complaisants

  1. Jean LENOIR dit :

    Ah les fameux Experts …en communication bien dirigée et influencée.
    On rêve d’une éthique personnelle qui consisterait à décliner son pedigree pour toute signature d’article et d’analyses conjoncturelles.

    Immédiatement on ne se perd qu’en conjectures. Mon Cher Olivier, quelle est votre autre face ?!

    Bien amicalement

    Jean LENOIR

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  4. Gabriel de Vial dit :

    « Toutes les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer » Francois de la Rochefoucauld.
    Pourrait-on vous suggérer que diffuser gratuitement de l’information (même de qualité) sur un bog, n’est pas neutre, où est votre intérêt Monsieur Demeulenaere ? -:)

    • J’ai déjà répondu : je n’en tire aucun profit ni bénéfice d’aucune sorte, lorsque j’ai créé ce blog mon seul souci a été de faire connaître certaines vérités. La situation est extrêmement grave, cela ne vous a pas échappé…

      • Gabriel de Vial dit :

        Non cela ne m’a pas échappé. Vous pensez donc que la maxime du Duc n’englobe que l’intérêt financier. C’est une interprétation comme une autre.

  5. société malade dit :

    Il n’y a pas que dans le domaine économique que les journalistes serviles et stipendiés répètent toujours les mêmes mensonges !! En politique aussi, et dans le domaine international, c’est le même terrorisme médiatique….. voyez le 11 septembre…. les armes de destruction massive en Irak…. l’Iran qui veut « rayer Israël de la carte »…. etc. etc.

    Bravo Olivier pour votre blog !!

  6. Jarod Petties dit :

    Good task publishing Economistes à gages et médias complaisants | Olivier Demeulenaere – Regards sur l'économie. I would like to read more about this topic.

  7. Jean LENOIR dit :

    Heureux de voir que certains voient, enfin, votre blog tel qu’il est : une boîte à information et à réflexion sans intérêt personnel aucun.
    Je vous l’ai déjà écrit je crois, mais je vous le redis Olivier : merci à votre blog d’exister (j’espère que vous avez de bonnes sauvegardes, pour le jour où internet s’arrêtera)

    Avec toutes mes amitiés

    Jean LENOIR

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