Jean-Luc Gréau : « Il faut qu’on organise la faillite des banques »

Un entretien paru le samedi 24 novembre sur le site RAGEMAG. Propos recueillis par Coralie Delaume.

Dans votre dernier livre, La Grande Récession, vous évoquez une « nouvelle politique industrielle », en critiquant la faiblesse capitalistique des entreprises françaises et en appelant de vos vœux le maintien des filières de production. Tout cela rejoint le récent rapport Gallois. Êtes-vous satisfait des conclusions que le gouvernement a tirées de ce rapport ?

Le rapport Gallois est intéressant en tant que tel mais le gouvernement n’en a tiré aucune conclusion, pour une raison simple : les mesures annoncées étaient prêtes avant même la remise du rapport au Premier ministre.

Ce rapport a surtout permis d’ouvrir une fenêtre médiatique pour préparer l’opinion à l’annonce des mesures dites « de compétitivité », qui consistent à soutenir les entreprises à hauteur de 20 milliards d’euros, financés par une réduction des dépenses publiques et par une augmentation de la TVA. Pourtant, ce rapport, réalisé par une personnalité incontestée, notamment par ses pairs dans l’industrie, aurait sans doute permis d’ouvrir un vrai débat. Encore eût-il fallu prendre davantage le temps de la réflexion avant d’annoncer des mesures.

Le diagnostic posé par Louis Gallois est globalement juste. Il a même soulevé un point qui a peu ou pas été relevé, celui de la parité de la monnaie, et appelé à une « politique monétaire extérieure au service de la croissance ». De fait, l’ancien patron d’EADS est bien placé pour le savoir. En 2008, lorsque l’euro a atteint la parité de 1,40 dollars, il a été contraint à un plan de restructuration de l’entreprise – Power8 – qui a supprimé des milliers d’emplois qualifiés en France, en Espagne et au Royaume-Uni. En effet, avec cette parité, Airbus ne pouvait que perdre de l’argent lors de ses exportations dans la zone dollar. D’ailleurs, même avec la parité actuelle de 1 € = 1,30 $ les gains réalisés restent faibles comparé à Boeing, son principal concurrent.

Le rapport Gallois préconisait un « choc de compétitivité » misant sur une politique de l’offre. Dans quelle mesure est-il efficace de favoriser l’offre si cette offre ne trouve pas de débouchés faute de demande ?

C’est toute la difficulté. Il existe un problème de compétitivité en France, mais il existe aussi, dans le même temps, un problème de demande. Or les solutions aux deux types de problèmes ne sont pas compatibles.

Les pays du Sud de l’Europe, qui ont, plus encore que nous, ces difficultés-là, réduisent désormais leurs salaires, non pas seulement dans la fonction publique mais aussi dans le secteur privé. C’est vrai en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Irlande, où les rémunérations ont chuté de 15 à 30% depuis le début de la crise.Ceci leur permet évidemment d’être plus compétitifs, et de mieux garantir leurs exportations, mais au prix d’une dépression supplémentaire de la demande intérieure. Ces pays sont en train de s’enfoncer dans une spirale récessive dont on imagine mal l’issue.

Pour réconcilier les « keynésiens », désireux de favoriser la demande, et les partisans d’une politique de l’offre, existe-t-il une troisième voie qui serait la dévaluation ?

La dévaluation est davantage qu’une solution : elle est le préalable à toute solution. Mais on l’a écartée dès 2010 lorsqu’on a démarré les plans de sauvetage de la Grèce. Les raisons en sont obscures : on affirmait alors vouloir protéger l’euro, sans comprendre qu’il ne pouvait se maintenir qu’avec une parité moins forte, de l’ordre de 1 € = 1 $.

La Banque centrale européenne (BCE) refuse toute idée d’action sur la parité monétaire, alors même que l’euro est la monnaie la plus surévaluée au monde, après le yen japonais.

Ce refus est-il dicté par la fameuse « peur de l’inflation » ?

Ça, c’est l’argument des illettrés ! Nous n’avons plus d’inflation en Europe depuis le milieu des années 1980. La France a été le dernier pays du continent à surmonter la grande vague d’inflation des années 1970. Depuis 1986, soit bien avant l’entrée en vigueur de l’euro, notre inflation oscille entre 2 et 2,5% par an.

C’est important de le noter car d’aucuns abusent de l’argument inflationniste. L’ancien ministre de l’économie, François Baroin, a en le front de dire récemment qu’une dévaluation entrainerait un retour à l’inflation d’avant la monnaie unique. Or cette inflation était déjà contenue !

En réalité, je pense que nos élites sont surtout sous l’emprise du discours né dans les années 1980, qui consiste à considérer qu’une monnaie forte est – à l’inverse même de ce qu’on constate – un facteur de compétitivité, dans la mesure où elle oblige les entreprises à des efforts constants de productivité et de qualité. Or ce raisonnement n’est juste que dans certaines limites : pour gagner véritablement en productivité, encore faut-il se trouver dans un contexte économique favorable.

Imaginons que l’on fasse finalement le choix de dévaluer. Comment cela se passerait-il techniquement ?

Il faudrait déjà que les Américains et les Européens s’entendent. Or les Américains ne veulent pas entendre parler, pour l’heure, d’une réévaluation du dollar par rapport à l’euro. Ils viennent de connaître une période difficile, ils ont supprimé près de 9 millions d’emplois après la crise de 2008. Ils ont commencé à reprendre le dessus à partir de 2009 et 2010. Mais il faut bien voir que cette relative bonne tenue de l’économie américaine tient à la sous-évaluation du dollar par rapport au yen et à l’euro.

D’ailleurs, la plupart des entreprises européennes et japonaises ne peuvent désormais vendre en zone dollar qu’en produisant sur place. Par exemple, Airbus a ouvert une usine d’assemblage en Alabama.

En somme, une monnaie surévaluée induit directement des délocalisations ?

Bien sûr. Je ne suis pas opposé à ce qu’on produise là où l’on vend, bien au contraire. Mais le fait, par exemple, que des constructeurs automobiles allemands comme BMW ou Volkswagen aient choisi de livrer leur clientèle américaine à partir de leurs unités de production installées sur place est la preuve même qu’il y a un problème de parité monétaire.

Vous faites partie de ceux qui ont affirmé que l’euro n’était pas viable. Pourtant, depuis le début de cette crise, on constate que le système finit toujours par s’adapter. Par exemple, la Grèce n’a toujours pas quitté l’union monétaire.

Je voudrais que ceux qui parlent avec tant de désinvolture du maintien des pays en détresse dans l’eurozone partagent, ne serait-ce que quelques semaines, le sort de leurs populations. Voyez comme la misère frappe l’Espagne, un pays encore très prospère il y a cinq ans !

L’euro, de toute façon, a cessé d’être un outil économique. Il est devenu un objet sacral. On en a fait le symbole de l’unité européenne. C’est avant tout l’aspect politique et symbolique de cette monnaie qui l’emporte sur toute rationalité économique. Au contraire, la raison économique aurait dû nous conduire à envisager son démembrement dès 2010.

En attendant, le prix à payer pour se maintenir dans l’euro est l’augmentation continue de la masse des dettes. Pas seulement celles de la Grèce, de l’Espagne ou du Portugal, mais aussi celle de l’Allemagne, qui prête et garantit désormais les emprunts des pays du Sud.

Comment peut-on envisager l’issue de cette crise de la dette ?

Par la faillite des débiteurs ! Nous aurions dû organiser la banqueroute partielle de la Grèce, de Chypre, de l’Irlande ou du Portugal. On ne l’a pas fait pour une seule raison : on a voulu sauver les banques.

Il faut tout de même rappeler que l’essentiel des créances sur les États sont détenues par les banques et compagnies d’assurance européennes. Or toute dévaluation, tout défaut de paiement partiel des États ferait immédiatement fondre les créances que possèdent les banques. Elles subiraient alors de grosses pertes, et pourraient même se trouver en cessation de paiement. C’est là le grand problème caché de la zone euro.

Mais si les banques s’effondrent, c’est toute l’économie qui s’effondre !

C’est un argument imparable. C’est pourquoi je me suis risqué, dans La Grande Récession, à envisager une solution. Je pense qu’il faut qu’on organise la faillite des banques et que l’on tente en parallèle, dans l’urgence, de construire un nouveau système bancaire.

Il faudrait alors séparer strictement les activités classiques et sans risque de dépôt, qui ne génèrent jamais de pertes, et celles, à risque, de crédit. Il n’y a aucune raison que le patrimoine déposé par les particuliers à la banque soit mis en danger par les autres activités de ladite banque.

Lire la fin de l’entretien sur RAGEMAG

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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6 commentaires pour Jean-Luc Gréau : « Il faut qu’on organise la faillite des banques »

  1. Jean LENOIR dit :

    Cet article me paraît un peu confus car il mélange tout et rien… juste pour dire qu’au bout il faut casser les banques.
    C’est bien le point et, là, où je m’accorde ce sera dans l’urgence car cela ne pourra se faire autrement – les banques, pas une seule seconde, vont accepter qu’on les dépèce avant qu’elles aient chuté.

    Jean LENOIR

  2. Opps59 dit :

     » – ‘Mais si les banques s’effondrent, c’est toute l’économie qui s’effondre !’
    – C’est un argument imparable. C’est pourquoi je me suis risqué, dans La Grande Récession, à envisager une solution. Je pense qu’il faut qu’on organise la faillite des banques et que l’on tente en parallèle, dans l’urgence, de construire un nouveau système bancaire. »
    .
    Oui effectivement c’est un argument imparable …. et même si J- Gréau se « risque … à envisager … une solution  » , cette solution reste quand même … très hypothétique …
    La faillite du système bancaire, ça ne signifie rien : on efface pas une dette comme cela ! . Les règles les plus élémentaires … d’airain ( 😉 ) de la comptabilité font qu’une dette non assumée se reporte immédiatement en perte dans un autre bilan …
    J-L Gréau , face à cela parle de construire « un nouveau système bancaire » … : Oui oui certes … et que n’y a -t-on pensé plus tôt ? …. mais il y a peut-être un léger problème qui rend cette solution … pas si évidente que cela …
    Non ?

    Quand a séparer les activités de purs dépôts de celles du crédits , même si cela serait une digue dans la contagion , cela n’aurait en rien empêché la naissance et la propagation du mal : le cancer du crédit et du déséquilibre comme panacée universelle.

  3. Ivan dit :

    Une analyse pertinente et de bon sens, notamment à propos de la monnaie et de l’euro dont J L Gréau a su percevoir toute la dimension idéologico-symbolique :
    « L’euro, de toute façon, a cessé d’être un outil économique. Il est devenu un objet sacral. On en a fait le symbole de l’unité européenne. C’est avant tout l’aspect politique et symbolique de cette monnaie qui l’emporte sur toute rationalité économique. »
    Emmanuel Todd ne dit pas autre chose à propos du rapport quasi religieux des allemands au Mark dans « l’illusion économique ». Cette névrose a gagné toute l’Europe après avoir contaminé les élites françaises (cf la politique suicidaire du « franc fort » mise en place dés 1986 qui a ruiné toute la base industrielle).
    Sachant que les allemands n’accepterons jamais ni une dévaluation, ni une politique monétaire inflationniste de toute façon interdite par les statuts de la BCE, le démantellement de la zone euro est la seule solution de bon sens comme de survie économique, avec le défaut organisé…

  4. whey proteine dit :

    J’adore le concept… organiser la faillite de ces pourris de grands groupes bancaires qui se sucrent royalement sur notre dos depuis des années vu que tout le système capitaliste et la société de (sur) consommation a entièrement été créé pour eux et leur est entièrement dédié.

  5. brunoarf dit :

    Mardi 27 novembre 2012 :

    Accord entre le FMI et la zone euro pour réduire la dette grecque à 124% du PIB d’ici 2020.

    La zone euro et le Fonds monétaire international se sont mis d’accord dans la nuit de lundi à mardi pour réduire la dette grecque à 124% du PIB d’ici 2020, ont indiqué des sources européennes, une décision qui ouvre la voie au déblocage de l’aide financière pour la Grèce.

    Après une douzaine d’heures de réunion, les ministres des Finances de la zone euro et le FMI se sont entendus pour que la dette grecque soit ramenée à 124% du PIB d’ici 2020, contre un objectif initial de 120% défendu par le FMI, selon ces sources, qui n’ont pas précisé les modalités pour parvenir à cet objectif.

    Concernant le nouveau prêt à la Grèce, les ministres des Finances de la zone euro ont décidé de débourser un total de 43,7 milliards d’euros bloqués depuis des semaines. Une première tranche d’un peu plus de 34 milliards devrait être versée le 13 décembre. Le versement du solde se fera en trois tranches au cours du premier trimestre 2013.

    (Dépêche AFP)

    Petit rappel :

    Vendredi 2 novembre 2012 :

    Or le niveau de la dette grecque n’est pas viable et l’hypothèse d’arriver à un taux d’endettement de 120 % du PIB en 2020 ne semble pas atteignable. Dans son projet de budget, le gouvernement estime le niveau de la dette à 189 % pour 2013 et à 220,4 % pour 2016.

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/11/02/la-cour-des-comptes-grecque-juge-anticonstitutionnelles-des-coupes-dans-les-retraites_1784785_3234.html

    Dette publique de la Grèce :

    2012 : dette publique de 175,6 % du PIB, selon la prévision du gouvernement grec. La dette augmente, augmente encore, augmente toujours, alors que le premier défaut de paiement de la Grèce a effacé 107 milliards d’euros de dettes.

    2013 : dette publique de 189,1 % du PIB, selon la prévision du gouvernement grec.

    2015 : dette publique de 207,7 % du PIB, selon la prévision du gouvernement grec.

    2016 : dette publique de 220,4 % du PIB, selon la prévision du gouvernement grec.

  6. Jean LENOIR dit :

    Du pipeau, du pipeau… pour se trouver un alibi de faire plus de dettes en faveur de la Grèce.
    Tous les pays, il faut le dire, tous les pays seront entraînés. Pour le reste, autant de chance que de gagner l’Eurocagnotte après vingt ans de galère …ces 124% sont une incantation grotesque.

    Jean LENOIR

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