La mondialisation financière aura-t-elle la peau du dollar ? (Bruno Bertez)

dollar in fireLa globalisation financière qui s’est opérée ces 30 dernières années a construit un système qu’elle contribuera elle-même à détruire avec, comme première victime collatérale, le dollar américain.

« A y réfléchir de plus près, la globalisation des 30 dernières années s’analyse comme une extension du système des équivalences. Cette globalisation s’effectuant sous un mode centralisé contient en elle-même les germes de la destruction du système qu’elle a tenté d’imposer.

Vouloir comprendre les choses économiques, les monnaies profanes, la finance, sans aller voir là où cela se passe, c’est-à-dire chez l’homme, dans sa tête, dans son âme, bref, sans recourir aux fonctions symboliques, c’est comme vouloir comprendre la sexualité sans le désir et la réduire au besoin et à l’usage. Car c’est ce qu’ils veulent, le grand « Ils ». Vous réduire au besoin, à la consommation, à tout ce qu’ils manipulent et maîtrisent. Ils peuvent tout sur vous, sauf agir sur le sens des choses et c’est pour cela que le sens, l’interprétation, la découverte, l’herméneutique, tout cela est rejeté. Il faut vous résumer, vous mettre en carte comme disait Ferré, vous identifier, vous équivaloir à ce qui, en vous, est manipulable. Tout doit être marchandise, avec son équivalent de fausse monnaie. C’est leur domaine, ils y sont rois. Et c’est pour cela d’ailleurs qu’ils sont rois, parce que vous êtes et vous vivez sujets en raison de leurs balivernes qui servent à acheter autant de votes qu’ils en ont besoin pour vous dominer.

Nous avons pointé le fait que la pierre angulaire du système était « l’équivalence » et le pouvoir de l’imposer. L’équivalence se noue sur un marché, des marchés, sur la généralisation des marchés, marchés de tout. D’où la financiarisation qui a tout mis sur les marchés, le pétrole est un papier, l’or est un papier, le cattle est un papier, les droits CO2 sont un papier… bientôt on mettra sur le marché des droits à détruire la planète, à consommer et consumer l’extinction. Il faut souligner le génie inconscient du système qui, peu à peu, met tout sous sa coupe pour tout dominer, tout manipuler. Tout rendre fait ou faisable, à la main au sens propre, à leur main.

Le réel est rare, il est physique donc soumis à la rareté. Mais le réel-papier est infini. On peut généraliser et multiplier les free lunchs. On peut vendre de l’or papier que l’on n’a pas, du pétrole qui n’existe nulle part, et faire chuter les prix. On peut faire léviter les actions, les actifs à risque et jouer de l’inverse pour vous tondre mieux encore en faisant de temps en temps des pauses de risk-off, etc. Tracer l’équivalence entre le signe, le cours, l’actif papier, le vent, traités sur un marché et le réel épais, dense, lourd, a été le trait de génie qui a permis au système d’aller aussi loin dans sa dégradation et ses déséquilibres. Transformer le sang et la sueur des hommes en chiffres, l’incertitude en volatilité, en dérivés, en dérivés de dérivés, en a été leur miracle. Les Chinois travaillent dur, certains sous la menace de châtiments. Ils produisent beaucoup et jouissent peu, selon la maxime de Confucius. Ils vendent leur travail aux Américains qui les paient en dollars.

Ces dollars ne sont pas restitués au peuple chinois pour qu’il jouisse, non, ils sont épargnés, stockés par le pouvoir chinois. Pour plus tard, leur dit-on. Mais les Américains ne sont pas fous et ils sont cyniques, ils n’ont pas envie que les Chinois accumulent réellement des créances qui gonflent à intérêts composés sur eux-mêmes, ils créent du dollar à qui mieux mieux. Ils font des taux d’intérêt nuls ou négatifs qui consument la dette. La dette avec les taux réels négatifs se dévalorise en s’accumulant. Ces dollars valent quelque chose tant que l’on ne s’en sert pas, tant qu’ils ne tournent pas, mais quand on voudra s’en servir, on s’apercevra qu’il n’y a pas de contrepartie concrète pour les honorer. Les Américains paient en monnaie de singe, l’équivalence entre le pouvoir d’achat actuel apparent du dollar et l’équivalence future sera radicalement changée. Les créanciers des Etats-Unis feront l’expérience qu’ont faite les Européens du sud avec leur épargne. Ils croient mettre de l’argent de côté pour acheter une voiture et, quand vient l’échéance, ils se retrouvent avec un vélo. Un vélo bon marché en plus, fabriqué au rabais en… Chine.

Quand l’argent des Chinois partira à la recherche de son pouvoir d’achat, de sa contrevaleur, ils s’apercevront qu’ils n’ont pas le dixième de ce qu’ils avaient espéré. Non seulement les Chinois vendent à bas prix mais, en contrepartie, ils reçoivent des créances qui ne seront jamais honorées ou qui ne le seront que nominalement. Ils transfèrent de la valeur par le jeu sur les équivalences présentes et ils vont encore en transférer plus par le jeu des équivalences futures. C’est comme le disent les Américains, le double whammy, on perd sur ce que l’on vend et on perdra aussi sur ce que l’on reçoit en contrepartie. En Chine, le seul gagnant, c’est la clique au pouvoir. Mais le pouvoir des Chinois progresse, leur intelligence du système aussi.

Peu à peu, ils cessent d’accumuler des créances sur les Etats-Unis, ils développent un espace monétaire Yuan, ils concluent des accords de troc ; bref, ils se passent du dollar. La fausse monnaie, ex-plaquée-or, commence à révéler ses atteintes par la rouille. Les Chinois donnent l’exemple à d’autres pays. En matière de monnaie, c’est comme en matière de Web, il y a un effet multiplicateur de l’usage dès lors qu’une certaine taille critique est atteinte. Au début, on peut se passer de Google et Facebook puis, quand toutes ses relations y sont, on y va…

Un dollar déposé en compte dans une banque est un autre dollar, encore moins bon que celui émis par la Fed. En fait, il est émis par un vassal, un avatar. Ce n’est qu’un quasi dollar. Vous n’êtes pas propriétaire de votre dollar, il est évanoui, vous avez simplement une créance sur la banque. Une créance qui vaut ce qu’elle vaut… Bien peu de gens le savent, mais les nations souveraines commencent à percevoir la différence, elles !

Les pays rogues, entendez par là ceux qui refusent l’ordre américain, ont maintenant compris la différence qu’il y avait entre un dollar ici et un dollar là. Ils ont compris que lorsqu’ils auront besoin de leur argent, on fera comme on fait avec l’Iran, on bloquera et saisira. On répètera autant qu’il le faudra les opérations de déstabilisation : ce qui s’est passé dans l’histoire récente crève les yeux. C’est non pas l’inflation ou l’hyperinflation qui auront raison du faux Dieu-dollar, mais la géopolitique.

Un État rogue a toujours une opposition interne qui est prête à exprimer sa soif de démocratie moyennant subsides et honneurs. Avec de l’argent, de la propagande, il est aisé de faire monter cette opposition, de mettre le feu et de forcer les dirigeants rogues à intervenir… contre leur peuple, voyons. Et puis il n’y a plus qu’à dérouler : blocus, sanctions, saisies, d’autant plus facile que le système bancaire mondial, jusqu’à ces derniers temps, était entièrement contrôlé par les Etats-Unis et leurs alliés britanniques et les TBTF aux ordres. On ne le dit pas assez, mais l’Iran est puni non pas pour avoir osé envisager de posséder une arme atomique, mais pour avoir osé prétendre faire régler les achats pétroliers en une autre monnaie que le dollar. Le paiement du pétrole en dollars est encore la clef de voûte de l’équivalence. C’est la Grande Équivalence, pétrole égale dollar.

C’est ce qu’ont compris les Chinois et surtout les Russes qui étudient ces scénarios et prennent les dispositions en conséquence. Un dollar ici ne vaut pas un dollar là. Le dollar n’est pas et il est de moins en moins, une monnaie. Il n’a jamais eu et il a de moins en moins les caractéristiques de la forme « monnaie ». »

Bruno Bertez, Atlantico, le 17 décembre 2012

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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11 commentaires pour La mondialisation financière aura-t-elle la peau du dollar ? (Bruno Bertez)

  1. brunoarf dit :

    La mondialisation financière aura la peau de l’euro.

    Lundi 17 décembre 2012 :

    Chypre risque le défaut de paiement d’ici quelques jours.

    Chypre pourrait être dans l’incapacité d’honorer des remboursements de prêts dus en décembre faute d’un accord sur un plan de sauvetage dans les jours à venir avec la troïka des bailleurs de fonds, a indiqué un responsable gouvernemental lundi.

    « Si dans les jours à venir l’Etat ne peut pas obtenir 250 à 300 millions d’euros, alors l’Etat cessera d’honorer des paiements », a déclaré un dirigeant du ministère des Finances, Christos Patsalides, à un comité parlementaire.

    Selon M. Patsalides, le gouvernement chypriote n’a pas de plan B en cas d’échec des négociations sur un plan d’aide avec la troïka (UE, BCE, FMI).

    Le gouvernement, étranglé par d’importantes difficultés financières, tente de puiser dans les fonds de pension et de prévoyance d’organismes semi-publics, y voyant la seule option pour emprunter de telles sommes à très court terme.

    Les salariés de l’Autorités des télécommunications ont manifesté contre de telles décisions, craignant que les fonds prêtés à l’Etat ne soient jamais rendus.

    M. Patsalides a précisé que le gouvernement chypriote avait besoin de 420 millions d’euros pour répondre à ses besoins immédiats, mais que sur cette somme, 170 millions d’euros avaient déjà été obtenus auprès de « sources extérieures ».

    La troïka rassemblant l’Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, examine la demande chypriote d’aide européenne, qui doit être soumise à l’Eurogroupe le 21 janvier.

    Une fois l’aide validée, il faudrait cependant encore plusieurs semaines avant que l’île méditerranéenne ne reçoive ses premiers versements.

    http://www.boursorama.com/actualites/chypre-risque-le-defaut-de-paiement-d-ici-quelques-jours-d4e8ff6bc78d93198517f39f3e2b7139

    Zone euro : dettes publiques au deuxième trimestre 2012 :

    1- Médaille d’or : dette publique de la Grèce : 300,807 milliards d’euros, soit 150,3 % du PIB.

    2- Médaille d’argent : dette publique de l’Italie : 1982,239 milliards d’euros, soit 126,1 % du PIB.

    3- Médaille de bronze : dette publique du Portugal : 198,136 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB.

    4- Dette publique de l’Irlande : 179,718 milliards d’euros, soit 111,5 % du PIB.

    5- Dette publique de la Belgique : 382,922 milliards d’euros, soit 102,5 % du PIB.

    6- Dette publique de la France : 1832,599 milliards d’euros, soit 91 % du PIB.

    7- Dette publique de Chypre : 14,939 milliards d’euros, soit 83,3 % du PIB.

  2. Jean LENOIR dit :

    Qu’est ce que l’hyperinflation, sinon de tout détruire sur son passage – franc suisse compris ?

    Jean LENOIR

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  5. Achetez du Silver et du Gold phyzz le meilleur investissement Contre l Inflation et la Devaluation ,
    Les Monnaies fiduciaires ne sont que du Papier sans aucune valeur.

    • njaisson dit :

      Vous faites sans doute partie de ces charlatans qui avaient annoncé l’once d’or à 2,000 $US fin 2012. L’or est bien parti pour atteindre au contraire les 1,500 $US l’once. Pourquoi? Parce que les investisseurs (ie le monde financier) a décidé que le plus fort de la crise était derrière nous et que les signes de reprise se multipliant en Europe du Sud (cf. la chute des spreads sur la dette grecque), les marchés commençaient à escompter la reprise de la croissance au début du second semestre 2013. L’erreur de nombre d’analystes est de confondre la réalité du marché avec leur opinion personnelle, aussi fondée soit-elle en raison. Or le marché ne suit pas les principes de la raison naturelle, mais ses propres principes macroéconomiques issues des théories universitaires (harmonisées au niveau mondial par les théoriciens de la monnaie dette) qui régissent le monde financier et économique.

      • Zlatan dit :

        Ah parce que vous trouvez qu’il y a encore un marché ? Et qu’il est corrélé aux fondamentaux de l’économie ? Mais mon cher Monsieur le marché, aujourd’hui ce sont les banques centrales et quelques grosses institutions qui le dirigent dans le sens qu’ils veulent.
        La Fed imprime et injecte des dollars par trilliards, la Bank of England, la Bank of Japan, etc. c’est ça qui fait que les marchés financiers ne s’écroulent pas… et pas du tout vos « signes de reprise » imaginaires.
        Vous devriez observer un peu ce qui se passe sur le terrain, vous noteriez que tout va de mal en pis. Des plans sociaux partout, même dans le secteur financier. De la consommation et de la croissance nulle part.
        Ne vous laissez pas abuser par ces p… de la presse financière qui racontent ce qu’on leur demande de raconter. Il ne faut pas désespérer le bon peuple à l’approche de Noël. Et chez vos analystes on pratique le « window dressing » comme à chaque fin d’année, car il faut présenter de bons résultats boursiers aux clients.

  6. Reblogged this on silbershark110neverdie und kommentierte:
    Ajoutez votre grain de sel personnel… (facultatif)

  7. Je partage l’analyse mais il me semble aussi ces derniers temps l’euro c’est qui ne se comporte pas comme une monnaie mais davantage comme un placement spéculatif pour marchés financiers encore éduqués au dollar (peut être au Yuan demain!). L’économie européenne s’enfonce mais l’euro grimpe….Aussi aberrant que cela paraisse, l’Europe ne maîtrise pas sa monnaie. Le dogme du marché libre, du marché efficient a conduit à laisser la gestion de l’euro à la City. La City effectue aujourd’hui plus de transactions en euros que toute l’euro-zone réunie et c’est donc à Londres que se décide la valeur de l’euro. Alors si le dollar est menacé, que dire de l’euro? : http://laphrasedeshabillee.blogspot.fr/2012/12/leuro-poursuit-sa-hausse.html#more

  8. Jean LENOIR dit :

    @zlatan

    Bravo, bien dit et bien envoyé… (d..s l.s g……s)

    Jean LENOIR

  9. La mondialisation financière aura-t-elle la peau du dollar ? Oui, c’est déjà fait.

    Vers une deuxième guerre civile américaine ? – MM
    http://histoirenondite.wordpress.com/2012/12/28/vers-une-deuxieme-guerre-civile-americaine-mm/

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