J.C. Werrebrouck : « Une crise de surproduction mondiale »

Jean-claude WerrebrouckJean-Claude Werrebrouck revient ici sur la pensée dominante selon laquelle nous serions confrontés à une crise de l’offre, et non de la demande. Or si la déflation salariale améliore la compétitivité-prix d’un pays (souvent confondue avec la productivité), elle aboutit aussi, en comprimant la demande, à restreindre non seulement la consommation interne mais aussi les débouchés à l’export des pays concurrents. Appliquer à tous une politique mercantiliste à l’allemande ou à la chinoise est une aberration : tout le monde ne peut exporter plus qu’il n’achète… Une analyse que j’avais développée naguère dans le blog, sous le titre : « Zone euro : tous exportateurs ! » OD

JOL Press : Le regain de compétitivité des pays d’Europe du sud provient-il exclusivement des politiques d’austérité menées par les gouvernements ou faut-il y voir également des gains de productivité ?

J.-C. Werrebrouck : Cela provient effectivement, essentiellement, de la baisse des salaires. Je pense que l’on confond beaucoup productivité et compétitivité. Il faut savoir que la compétitivité peut être obtenue par des gains de productivité, ou simplement par une baisse du coût du travail.

Avec une hausse de la productivité, le « gâteau économique » devient plus grand, pour des investissements en capital et en travail identiques. Cette part supplémentaire peut être utilisée pour baisser les prix de la marchandise produite, pour accroître les profits ou pour augmenter les salaires.

Quand il n’y a pas de productivité, la seule solution pour s’en sortir, c’est effectivement de baisser le coût du travail, directement ou indirectement. C’est ce qui se passe actuellement en Espagne, au Portugal, ou encore en Grèce.

Mais il n’y absolument aucun gain de productivité dans ces pays, sauf dans certains cas rares, sans doute, dans des branches particulières.

JOL Press : Les balances commerciales se rééquilibrent donc aussi, parce que les citoyens grecs, espagnols ou portugais n’ont plus les moyens de consommer autant, et donc parce que les importations diminuent ?

J.-C. Werrebrouck : Dans ce équilibre nouveau des échanges extérieurs, il faut effectivement surveiller les importations, qui se sont véritablement effondrées. On importe moins tout simplement parce que les revenus sont plus faibles.

A côté, il y a bien sûr les exportations supplémentaires induites par la baisse du coût du travail et donc par une compétitivité accrue. On peut vendre moins cher parce que les salaires sont moins élevés.

JOL Press : A long terme, ces pays ne vont-ils pas être pénalisés par la baisse importante de l’investissement qu’ils connaissent ?

J.-C. Werrebrouck : Effectivement, ils vont être pénalisés. Parce que si l’on regarde en longue période, depuis un peu moins d’une décennie, il y a un effondrement de ce que l’on appelle la formation brute de captal fixe, c’est-à-dire de l’investissement public et privé pour l’ensemble du pays. La chute est de l’ordre de 40% dans des pays comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne.

Mais c’est vrai aussi pour l’Allemagne, où les investissements en infrastructures ont plutôt diminué, même si, bien sûr, de l’autre côté, les investissements privés de modernisation, de productivité, se sont maintenus.

JOL Press : Où se situe la France au niveau européen ?

J.-C. Werrebrouck : Elle est en bien meilleure position que les pays d’Europe du sud. On s’aperçoit que la formation brute de capital fixe ne s’est pas effondrée avec la crise. Donc effectivement, le pays n’est pas du tout aux abois comme cela peut être le cas de certains pays périphériques.

Cela étant, à partir du moment où les pays du sud font de la compétitivité par la baisse du coût du travail, il est clair que cela commence à gêner la France, sur les produits de moyenne gamme, qui peuvent être produits en Espagne par exemple.

JOL Press : La croissance potentielle européenne n’est-elle pas la première à subir la généralisation de cette logique ?

J.-C. Werrebrouck : Je dirais même que l’impact se fait sentir au niveau mondial. C’est la raison pour laquelle la Chine et les Etats-Unis suivent de si près ce qui se passe en Europe. La politique de compétitivité de l’Europe, qui reste une grande économie sur notre planète, gène considérablement l’économie mondiale. Les politiques d’austérité entravent les débouchés, à l’échelle mondiale.

Cette question de compétitivité est une problématique globale. La crise financière, puis économique, c’est d’abord une crise mondiale de surproduction, qui est dûe à une forme de mondialisation. Il y a globalement une insuffisance des débouchés par rapport à la quantité de marchandises produites.

JOL Press : Pourtant, de nombreux économistes considèrent qu’en France notamment, le problème se situe au niveau de l’offre et non de la demande ?

J.-C. Werrebrouck : C’est fortement à nuancer. Dans un monde internationalisé, mais avec encore des Etats-nations, autrement dit, ce qui s’est passé jusqu’à la fin des années 80, pour chaque pays, on pouvait dire qu’il y avait un équilibre entre l’offre et la demande. Cet équilibre était dû au fait qu’il y avait, d’un côté, des politiques d’investissement, donc d’offre, et de l’autre côté, des politiques de demande. Le salaire représentait un coût pour les entreprises, mais également un débouché. Et donc, les Etats-nations ont veillé à l’époque à assurer, avec plus ou moins de réussite, l’équilibre entre l’offre et la demande.

Quand vous passez à un stade de mondialisation non réglementé, ce que nous connaissons aujourd’hui, la variable salaire n’a plus cette ambiguïté, à savoir à la fois un coût et un débouché. Elle ne représente plus qu’un coût, puisqu’au fond, chaque pays essaie de produire plus pour exporter ce qui n’est pas absorbé nationalement par la demande interne. Chaque pays veut dégager un excédent important, ce qui n’est pas possible.

Il y a aujourd’hui des cas de déséquilibres colossaux, en Allemagne notamment, qui produit beaucoup plus qu’elle n’absorbe. Si tous les pays, au nom de la compétitivité, produisent plus qu’ils n’absorbent, vous avez une crise mondiale de surproduction. Pour s’en sortir, il faudra réguler la mondialisation, trouver un équilibre planétaire, ce qui pour l’heure, est difficile à imaginer.

Propos recueillis par Rémy Brisson pour JOL Press

La crise des années 2010, le 30 novembre 2013

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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10 commentaires pour J.C. Werrebrouck : « Une crise de surproduction mondiale »

  1. brennec dit :

    Bon ça ne parait pas complètement idiot, mais il est paradoxal que la mondialisation entraine une crise de la demande, il y a quand même un paquet de gens qui sont arrivés sur le marché. Par ailleurs une politique de l’offre peut avoir le même effet qu’une baisse des salaires: une baisse des prix. Un investissement est motivé soit par l’augmentation de la production, soit par une baisse du cout de fabrication. Et chaque fois que les prix baissents, de nouveaux clients entrent sur le marché.

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  3. capitan dit :

    Anthropologie sociale
    Quel analyse ! quel vision§
    La productivité va dégringolé en France ; oui ; quant les perspective d avenir vont s obscurcir
    Surproduction, oui pour l instant
    Quant les gens vont comprendre qu ils sont payé en monnaie de singe la donne changera
    De surproduction a pénurie (entendue de bien utile énergie bouffe etc. ….)
    Combien d actif sous évalué pff des dizaines
    1 hectare de foret de feuillus c est 4000 euros 25 ans d énergie exploitable pour soit avec une hache
    25 ans d enregie pour une maison (chauffage et cuisine) c est actuellement en équivalent gaz 20000 euros et dans cinq ans ? Et dans 10 ans ? Et dans 20 ans ? 25000 ? 35000 ? 50000 ?
    Y en a qui ont tout compris
    Les dérivé ne sont que chemins de traverse .leur créateur ont les lignes,pour nous les courbes (bitcoin,forex ,matières premières sa déménages
    Toujours rendre compliqué se qui est simple
    Jc Werrebrouck nous décrit un simple ponzi brillant le gars très brillant un vraie diamant
    Comparer l Espagne et la France l Espagne n a pas d industrie (très peu ) et la France n en a presque plus (bientôt)

    Pitoyable

  4. La Gaule dit :

    A mon sens, une généralisation des politiques de l’offre n’a de sens que dans la confrontation de pays d’un niveau de vie équivalent.
    La mondialisation a permis effectivement à une quantité de gens de rentrer sur le marché dans les pays émergents, mais certainement pas pour y consommer les mêmes produits que ceux destinés aux occidentaux.
    Par ailleurs, les politiques de l’offre sont hémiplégiques, dans le sens où elles ont tendance à oublier que les consommateurs –ceux que l’on vise par la baisse des prix- sont encore des producteurs en majorité salariés.
    En clair, et foin de doctes théories scolaires, on a écrasé les salaires des pays du nord (quand on ne les a pas transformé en bas revenus de transfert… ou de survie) pour les ajuster à une baisse générale de produits, lesquels de toute façon, étaient invendables dans leurs pays d’origine pour cause de salaires trop bas !
    Mais bien sûr que les politiques de l’offre dans un contexte de libre-échange mondialisé font d’heureux gagnants.
    Ce qui faisait dire à Jean Michel Quatrepoint que la mondialisation était : « L’alliance de Wall Street, Walmart, et du parti communiste chinois ».

  5. Ping : J.C. Werrebrouck : "Une crise de surproduc...

  6. brennec dit :

    @la gaule
    Une politique de l’offre ne consiste pas a écraser les salaires (on voit plutot ça avec une politique mercantiliste, comme en allemagne) une politique de l’offre consiste a baisser autant que faire se peut les charges étatiques sur les entreprises, pour augmenter leurs marges et leur permettre d’investir, c’est permettre une allocation de ressources plus efficace et rentable (a condition que la politique monétaire n’aboutisse pas a des taux trop bas, qui permettent des investissements de qualité très médiocres). Selon les tenants de cette politique l’investissement doit précéder la consommation. Il me semble que ça fait sens, si on fait le contraire c’est a dire privilégier la consommation cette dernière augmente alors que les entreprises n’ont pas investi et en conséquence ne sont pas en mesure de suivre l’augmentation de la demande (cela suppose que les entreprises tournent autant que possible au maximum de leur capacité) il en résulte que les premiers arrivé sont les premiers servis et pour les autres c’est l’inflation qui adaptera la demande a la production. De plus, dans une économie mondialisée une politique de la demande n’aboutira qu’a creuser le déficit commercial.

  7. La Gaule dit :

    @ Brennec

    Merci de votre patience et de votre didactisme, mais j’ai l’impression que vous me parlez du monde idéal d’Helmut Schmidt d’il y a un demi-siècle, (les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois de Noël ou de la trinité, je ne suis pas sûr de la formule).
    Le même monde idéal dans lequel Pierre Mauroy pensait pourtant pouvoir relancer la demande tout en abaissant les barrières douanières, ce qui vous donnerait raison quant aux résultats concrets de la chose.
    Dans le monde réel d’aujourd’hui je constate simplement que, pour bien des entreprises –les plus grandes généralement- les investissements servent dans le meilleur des cas à des délocalisations franches ou déguisées, et dans le pire à racheter leurs propres titres financiers pour entretenir la valeur au bénéfice de l’actionnaire.
    C’est cette politique qui contribue à écraser la demande de haut en bas de la chaîne de production, en impactant le tissu salarial à tous les étages, notamment celui des PME.
    Je parle de politique parce qu’à mon sens, ce que vous appelez l’économie mondialisée n’a jamais été autre chose qu’une politique voulue par certains états au même moment.
    Il n’est pas certain que cette politique survive en l’état tant à la dépression planétaire de la demande qu’aux excès de la financiarisation globalement intégrée, deux maux qui se donnent d’ailleurs à manger mutuellement –plus de demande sans crédit.
    L’histoire n’est pas encore bornée par la théorie économique et je suis même incapable de penser le monde en terme « d’offre » et de « demande », lesquels ne sont jamais que des symptômes, et certainement pas des « lois ».
    Je crois profondément qu’il n’y a pas d’autre réalité, surtout économique, que celle des rapports de force au sein des sociétés, et il leur arrive d’évoluer…

    • brennec dit :

      @la gaule
      Je vous remercie de vos remerciements mais je m’avoue troublé, j’y soupçonne quelque ironie. Il est difficile d’exposer ses idées de manière un peu ordonnée sans avoir une tête de prof, il y faudrait un talent d’écrivain. Quoi qu’il en soit je ne pense pas qu’ici soit le lieu de ce genre de débat, on s’éloigne du commentaire. Je me contenterais donc quelques remarques sans ordre et m’en tiendrais là: les politiques de relance par la demande ont systématiquement échoué (voir par exemple celle des premières années mitterand), compte tenu de l’ouverture économique actuelle elles ne peuvent que creuser le déficit de la balance commerciale. Quand un état dépense 57% des richesses créées par les ouvriers et employés d’un pays il est probablement possible d’augmenter les salaires sans pour autant augmenter les prix ou diminuer les marges. Il est vrai, en particulier aux états unis, que les entreprises n’investissent pas et se contentent de racheter leurs actions: 85 milliards sont injectés par la FED tous les mois, cet argent doit bien aller quelque part: il sert a fabriquer des bulles sur les matières premières et a financer le déficit fédéral. Une petite partie arrive jusqu’aux entreprises qui ont sauvegardé leurs marges en réduisant leurs charges salariales mais elle n’investissent pas pour la raison qu’elles ne voient aucune perspective justifiant un investissement (c’est un bon indicateur du fait que la reprise américaine n’est pas aussi florissante qu’on veut bien nous le dire), elles consacrent donc leur argent a racheter leurs actions. Les chinois échangent des écrans plasma contre des bouts de papier avec un peu d’encre verte dessus on peut comprendre qu’ils veuillent autre chose. Au début du siècle dernier une once d’or permettait d’acheter un beau costume, c’est toujours le cas. La monnaie fiat ne permet pas de stocker la valeur, le dollar a perdu 80% de la sienne depuis 1971, personne n’aurait l’idée de stocker des dollars dans une lessiveuse. Il est donc obligé que l’épargne génère un rendement mais c’est l’épargne qui est a l’origine de l’investissement, il faut donc un retour sur investissement supérieur a la rémunération de l’épargne et de fil en aiguille la pseudo croissance du PIB devient une nécessité incontournable.

  8. La Gaule dit :

    Non, je pense que vos efforts pour me faire comprendre votre manière de voir sont louables. Ce sont les théories économiques en général qui, dans leur froideur,ont une tête de prof (de prof jésuite serait plus exact).
    Les réflexions libres de votre dernier commentaires sont celles qui me parlent le mieux, mais elles portent la même impression pénible de renoncement du politique et d’abandon à une sorte de fatalité économique « incontournable », d’autant plus absurde que vous laissez vous-mêmes entendre qu’elle aboutit à une croissance totalement fictive !
    C’est cela qui m’agace et vous n’y êtes personnellement pour rien.

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