Evasion fiscale : le témoin français qui accuse UBS de harcèlement

La femme qui en savait vraiment trop - Stéphanie Gibaud« Ancienne salariée du service marketing de la banque en France, Stéphanie Gibaud est au cœur des révélations sur les pratiques de démarchage potentiellement illicite de chargés d’affaires suisses dans l’Hexagone. Dans un livre, elle raconte son combat contre son ex-employeur, qu’elle accuse de harcèlement

Sept ans d’une vie. Sept années avec l’esprit obnubilé par UBS, son ancien employeur. Des années à ­retourner mille questions pour tenter de comprendre pourquoi, un jour de juin 2008, sa supérieure lui a demandé oralement de détruire des fichiers de travail, des listes de clients et de conseillers à la clientèle français et suisses invités aux événements organisés par la banque à Paris, à Bordeaux, à Lyon ou à Nantes. Ce qu’elle s’est refusée à faire. Des années à se sentir har­celée, avant d’être finalement li­cenciée. Aujourd’hui, Stéphanie Gibaud, ex-salariée d’UBS France en lutte contre l’établissement avec une poignée d’ex-collègues, s’est fait son opinion : «J’étais devenue la femme qui en savait vraiment trop.» Dans un livre* publié ce jeudi, portant ce titre comme une revendication, elle raconte ses années passées au sein de la banque et comment elle pense être devenue un témoin gênant qu’il fallait faire taire.

«Aujourd’hui, je veux reprendre une vie normale», «tourner la page», «boucler une boucle», raconte-t-elle au Temps. Contrairement à d’autres anciens salariés d’UBS, Stéphanie Gibaud n’a pas ­retrouvé de travail. Elle espère que l’écriture de ce livre à «angle thérapeutique» lui permettra de franchir un cap. Prête à affronter les questions et à sortir définitivement de l’anonymat pour assurer la promotion de son livre, cette native du nord de la France, mère de deux garçons, est posée, calme, claire. Elle va bien. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. La première fois que nous l’avions rencontrée, en décembre 2012, elle paraissait fragile psychiquement, broyée par quelque chose qui la dépassait. Cela faisait des mois qu’elle avait perdu son emploi, elle en parlait comme si cela venait de se produire. Ce qu’elle décrit maintenant comme le combat du «pot de terre» contre «le pot de fer» la rongeait. Pourtant, si c’était à recommencer, «je le referais», assure-t-elle, certaine que ses soupçons sont fondés, qu’elle est porteuse d’une vérité que la justice finira par faire éclater.

Entre les lignes de son livre, une interrogation : pourquoi les enquêtes ne sont-elles toujours pas bouclées et le dossier renvoyé devant un tribunal? «Il est temps que ça s’arrête et que la justice fasse son boulot», nous dit-elle. Depuis plusieurs années, beaucoup d’éléments ont été révélés et écrits sur l’affaire UBS France, sur les soupçons de démarchage illicite de clients français par des conseillers à la clientèle suisses et sur les accusations d’aide à l’évasion fiscale, dont les traces auraient été laissées dans les «carnets du lait», un possible système de comptabilité parallèle. Des enquêteurs des douanes judiciaires surveillaient déjà des commerciaux suisses soupçonnés d’opérer illégalement en France, à Roland-Garros par exemple, en 2011.

La publication du livre d’Antoine Peillon, en mars 2012 (Ces 600 milliards qui manquent à la France), a provoqué un électrochoc. Quelques semaines plus tard, une instruction est ouverte à Paris. Des perquisitions ont lieu, des cadres, dont un ancien directeur général, sont mis en examen. En mai 2013, UBS France est mise en examen pour complicité de démarchage ­illicite et placée sous le statut de ­témoin assisté pour blanchiment de démarchage et blanchiment de fraude fiscale. Quelques jours plus tard, UBS AG est inquiétée aussi : la maison mère est mise en examen pour démarchage bancaire illicite et placée sous le statut de témoin assisté pour les chefs liés aux soupçons de blanchiment. Depuis quelque temps, plusieurs acteurs du dossier se demandent pourquoi l’enquête ne s’achève pas : ils évoquent régulièrement une affaire d’Etat.

De son côté, UBS France a toujours nié tant les accusations de démarchage illicite que celles portant sur l’aide à l’évasion fiscale. La banque affirme collaborer pleinement avec la justice. «Une histoire répétée de manière lancinante ne devient pas une vérité», lance Jean-Frédéric de Leusse, le président du directoire d’UBS France. Celui-ci dément aussi qu’un ordre de destruction des fichiers ait été donné à l’ex-salariée. Il affirme que Stéphanie Gibaud «n’a pas été maltraitée, mais licenciée dans le cadre d’un plan économique avec des indemnités de 40 mois de salaire». Un plan social et la suppression du ­service marketing ont été des ­conséquences de la crise des «subprime», qui avait fortement affecté les résultats du groupe. Pour UBS France, l’affaire est entendue: Stéphanie Gibaud assène délibérément des accusations fausses susceptibles d’influencer en sa faveur la procédure prud’homale qui oppose toujours les deux parties et dans le cadre de laquelle des dédommagements financiers sont en jeu.

La ligne de défense de la banque, répétée notamment dans des mails internes à destination des collaborateurs, constitue l’un des éléments qui ont poussé Stéphanie Gibaud à écrire. «Je ne peux plus entendre que je suis une menteuse et une folle, clame-t-elle. Je veux dénoncer un système dans lequel nous avons été embarqués à notre insu et qui nous a mis, nous, les collaborateurs, en danger.» Cet ouvrage, «je le fais pour me défendre, me protéger et laisser quelque chose à mes enfants, qui ont aussi beaucoup souffert».

Stéphanie Gibaud n’est pas une banquière. En 1999, lorsqu’elle est recrutée par la filiale d’UBS qui ouvre à Paris dans une ambiance de start-up, elle ne connaît pas l’univers de la gestion de fortune et ne s’en cache pas : elle travaillait auparavant dans le marketing et la communication pour le Racing Club de Lens, le club de football du nord de la France. C’est comme chargée de marketing qu’elle est engagée, après avoir eu connaissance du poste par l’entremise d’une amie.

Durant plusieurs années, elle a organisé des événements sportifs ou culturels, concerts ou tournois de golf, ces moments au cours desquels des conseillers à la clientèle suisses sont soupçonnés d’avoir ­démarché des cadres dirigeants, des médecins, des pharmaciens, des avocats, des chefs d’entreprise français. Elle détient des monceaux de documents, des listes de chargés d’affaires suisses invités en France, des photos de ces commerciaux souriants avec leurs clients ou leurs cibles. Ces documents sont depuis longtemps entre les mains des enquêteurs, mais ils ne prouvent pas à eux seuls que des ouvertures de comptes ont été conclues lors des rencontres. «La loi française n’interdit pas d’inviter des étrangers à des événements ou à Roland-Garros. Les banquiers, y compris les Suisses, ont le droit d’inviter leurs clients pour aller voir du tennis, comme tout groupe international», soutient Jean-Frédéric de Leusse.

Stéphanie Gibaud a-t-elle été naïve ? A-t-elle été engagée parce qu’elle ne connaissait pas le milieu financier ? Elle avoue qu’elle met du temps à comprendre que la présence en France des conseillers à la clientèle suisses peut être problématique si elle débouche sur des ouvertures de comptes offshore ou l’envoi de potentiels clients vers la Suisse pour contourner le fisc français. Au début des années 2000, écrit-elle dans son livre, «la colla­boration entre la France et la Suisse est bien huilée. [Lors d’événements], Genève nous dévoile son programme et nous demande le nom de clients susceptibles d’y participer. Je fais le lien entre nos chargés d’affaires à Paris et le département communication-marketing en Suisse sans y voir la moindre action suspecte.» «Dans l’open space des chargés d’affaires, au deuxième étage, il y a toujours un ou deux Helvètes», poursuit-elle.

Selon elle, le vent tourne en automne 2007 lorsqu’éclate l’affaire Birkenfeld aux Etats-Unis : «Tout se noue à ce moment-là. Des centaines de collaborateurs, pas seulement en France, mais aussi en Italie, en Espagne ou en Allemagne, se sentent mis en danger et pas protégés par leur employeur», commente Stéphanie Gibaud. D’après elle, les brimades, la rétrogradation dans les tâches, une vie qui devient un «enfer» commencent là, à l’arrivée d’une nouvelle supérieure, celle qui lui demandera de détruire ses fichiers. C’est à partir de ce moment qu’elle se met à se poser des questions, comme d’autres collègues dans d’autres services.

Quand elle se rend compte de l’aspect risqué des événements qu’elle organise, elle craint d’être accusée de complicité, d’être arrêtée, elle «n’en dort plus la nuit». Du côté des chargés d’affaires ou des responsables d’agence, d’autres collaborateurs s’inquiètent, notamment de la pratique du «carnet du lait», et posent des questions. «UBS France a pris peur», écrit ­Stéphanie Gibaud. «Conscients des dérapages graves qu’ils avaient commis, les dirigeants de la banque ont alors tout mis en œuvre pour les masquer», affirme-t-elle.

Mais «UBS est un univers très cloisonné. Les différents métiers communiquent peu entre eux» et les informations circulent peu entre collaborateurs. Sauf que Stéphanie Gibaud occupe une position particulière : elle est ce qu’on appelle en France une salariée protégée. En tant que secrétaire du ­comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), organe interne de représentation des salariés, elle ne peut être licenciée sans l’aval de l’inspection du travail, qui s’y opposera longtemps, et elle est amenée à rencontrer d’autres collaborateurs, qui accusent aussi leur employeur de harcèlement dès lors qu’ils s’opposent à certaines pratiques. «Cela me met au centre du puzzle, me permet de tisser des liens, de faire des rapprochements.» C’est à ce moment que se plantent les germes de ce qui deviendra l’affaire UBS et que se tisse la solidarité qui unit le groupe des ex-salariés, dont l’ancien auditeur, considérés en France comme des lanceurs d’alerte.

La publication du livre va ouvrir une nouvelle manche dans le bras de fer que se livrent la banque et ses ex-employés. UBS France «va très vraisemblablement déposer plainte pour diffamation, indique au Temps Jean-Frédéric de Leusse. A la fin, la justice établira la vérité.» C’est la seule affirmation qui n’oppose pas les deux camps ».

Catherine Dubouloz, Le Temps, le 6 février 2014

  • La femme qui en savait vraiment trop. Les coulisses de l’évasion fiscale en Suisse, Stéphanie Gibaud, Editions Le Cherche-Midi, février 2014, 224 pages.

Rappel :

Evasion fiscale : « Ces 600 milliards qui manquent à la France »

Publicités

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
Cet article, publié dans Actualités, Economie, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Evasion fiscale : le témoin français qui accuse UBS de harcèlement

  1. Ping : Evasion fiscale : le témoin français qui accuse UBS de harcèlement - gastraudiome

  2. Ping : Evasion fiscale : le témoin franç...

  3. raimanet dit :

    A reblogué ceci sur raimanet.

  4. Amôn dit :

    Antoine Peillon le frère de Vincent !!!
    Comme quoi…

  5. Ping : Evasion fiscale : le témoin franç...

Ecrire un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s