En Europe, pas de miracle économique à attendre des gaz de schiste

En Europe, pas de miracle économique à attendre des gaz de schiste

« Il n’y a pas de miracle économique et écologique à attendre en Europe de la production de gaz de schiste, qui ne permettra pas de réduire sa dépendance aux importations d’hydrocarbures ou de réduire ses émissions de CO2. C’est la conclusion d’une étude publiée, mercredi 12 février, par l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri — Sciences Po).

Elle a été présentée jeudi au Parlement européen, à Bruxelles, deux semaines après le feu vert donné par la Commission à l’exploitation de ces hydrocarbures « de roche mère » — présents dans plusieurs pays, dont la France — à condition de respecter des « principes communs » (sanitaires, environnementaux…).

PAS DE BOULEVERSEMENTS ÉCONOMIQUES EN PROFONDEUR

Le Vieux Continent n’est pas le Nouveau Monde, où les shale gas (« gaz de schiste ») ont entraîné une révolution énergétique depuis cinq ans. Mais pas pour autant de bouleversements économiques en profondeur, nuancent les trois auteurs de l’étude. Leur impact a été « très sectoriel », la forte baisse du prix du gaz donnant un avantage compétitif à quelques secteurs, comme la pétrochimie, mais qui ne pèsent que 1,2 % du produit intérieur brut (PIB) américain, selon l’Iddri.

Les exportations de ces secteurs « gazo-intensifs » sont certes passées de 10,5 milliards de dollars en 2006 à 27,5 milliards en 2012, mais il faut rapprocher ces chiffres du déficit de la balance commerciale industrielle des Etats-Unis, qui a atteint 779,4 milliards de dollars en 2012. « Il n’y a aucune évidence que les shale gas ont conduit à une véritable renaissance de l’industrie manufacturière », tranche l’étude.

IMPACT MINIME SUR LE PIB

Au total, l’impact sur le PIB américain ne serait que de 0,84 % entre 2012 et 2035, soit une contribution annuelle ridicule (0,04 %) « à comparer avec un taux de croissance réel annuel de 1,4 % ». Entre 2007 et 2012 où la production de gaz de schiste s’est envolée, le stimulus des pétroles et des gaz de schiste a été de 0,88 %, note l’étude, qui ajoute que cette estimation est « optimiste ».

Les gaz de schiste ne permettront pas davantage aux Etats-Unis d’apporter une contribution solide à la lutte contre le changement climatique et à une réduction « significative et durable » des émissions de carbone, poursuivent ses auteurs. On assiste bien, depuis quelques années, à un remplacement des vieilles centrales au charbon par des centrales à cycles combinés gaz deux fois moins émettrices de CO2.

Mais ce switch (« revirement ») durera-t-il si le prix du gaz remonte de 4 dollars par million de BTU (28 mètres cubes) à 6-10 dollars sur le long terme et que les pouvoirs publics ne donnent pas d’incitation à sortir du charbon ? En attendant, cet effondrement des prix depuis le pic de 2008 n’a guère profité aux Américains, dont les tarifs de l’électricité continuent d’augmenter.

INCERTITUDE SUR LES RESERVES EN EUROPE

S’il n’y a pas eu de miracle outre-Atlantique, il y en aura encore moins en Europe, où subsiste une grande incertitude sur l’importance des réserves potentielles, faute de forages exploratoires suffisants. « Un scénario médian indique que l’Union européenne pourrait produire plusieurs dizaines de milliards de mètres cubes en 2030-2035, soit 3-10 % de la consommation », précise l’Iddri.

Cela ne réduira ni les importations de gaz de Russie, d’Algérie ou du Qatar (54 % de la demande européenne), ni les prix des combustibles fossiles, qui « resteront largement déterminés par les marchés internationaux », prévient l’étude. Cette production supplémentaire pourrait juste rendre le marché plus liquide et résistant dans les pays très dépendants au charbon, tels que la Pologne, ou au gaz russe, comme la Bulgarie, la Slovaquie… Mieux vaut donc que l’Europe développe des politiques d’efficacité énergétique, d’innovation et des sources d’énergie faible en carbone, plaident les auteurs.

Les Verts n’ont pas tardé à rebondir sur cette étude fouillée qui conforte leur analyse. «Elle devrait servir de livre de chevet à Arnaud Montebourg», ont réagi Michèle Rivasi et José Bové, députés européens Europe Ecologie-Les Verts (EELV). Le ministre du redressement productif s’est en effet prononcé, le 23 janvier, en faveur du développement de « techniques parfaitement propres » (différentes de la fracturation hydraulique) pour extraire ces gaz, ajoutant qu’il « espèr[ait] convaincre le président de la République d’avancer sur la question de la recherche » de telles techniques.

« Les retombées pour les consommateurs et l’économie américaine sont bien maigres pour 500 000 puits forés ces dernières années, dénoncent les deux élus. Par ailleurs, la baisse des prix du gaz ne bénéficie pas aux consommateurs mais seulement aux industries intensives en énergie. » Bref, concluent-ils, il faut en finir avec « une arnaque énergétique et économique ».

Jean-Michel Bezat, Le Monde.fr, le 14 février 2014

Rappels :

La bulle des gaz et pétrole de schiste va bientôt éclater

L’impossible retour de la croissance (Ch. Sannat)

Olivier Delamarche : « On nous balade en permanence »

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Addendum : There’s no Tomorrow

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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10 commentaires pour En Europe, pas de miracle économique à attendre des gaz de schiste

  1. raimanet dit :

    A reblogué ceci sur raimanetet a ajouté:
    économie et miracle un véritable non sens … a mon humble avis d’ ignorant

  2. THEOPT NEWZE dit :

    L’épuisement des ressources fossiles jusqu’à la dernière calorie : suicide collectif !

  3. Garfy dit :

    faux – il y aura toujours du pétrole – la pénurie n’est inventée que pour faire peur et augmenter les prix – « the deep hot biosphere » by Thomas Gold – entr’autre ……….

    Théorie du pétrole abiotique « wikipedia »

    et il y a d’autres possibilités ……….

    • zorba44 dit :

      ah bon Garfy ? Il y aura toujours du pétrole, énergie, faut-il le rappeler, éminemment fossile ? …Et ne nous parlez pas de couvrir les champs de la planète avec diverses plantes destinées à alimenter nos moteurs !… Déjà le fait de savoir qu’il faut du pétrole pour les produire devrait vous alerter !…

      Jean LENOIR

    • fc dit :

      @Garfy
      « Sur l’origine du pétrole, de nombreuses théories se sont succédées depuis le 18 ème siècle, et le mode de formation que vous évoquez, ou plus généralement les théories « abiotiques » ont été les premières envisagées. En général, quand on connaît peu de chose, ce qui est le cas de l’enfant qui vient de naître, mais aussi de scientifiques chevronnés dans un domaine qui n’est pas le leur, ou encore de scientifiques ayant vécu aux époques où le corpus de connaissances sur les problèmes considérés était encore très limité, les théories et les dogmes sont des jeux d’imagination presque pure ou d’intuition. Par exemple Mendeleïev, le grand chimiste, s’est posé la question et a rejeté les théories « organiques », qui faisaient dériver le pétrole de débris d’organismes préservés dans les sédiments, au prétexte qu’aux profondeurs où on trouve le pétrole, la vie ne peut pas exister. Il s’est trompé parce qu’il n’avait pas compris qu’une couche déposée en surface pouvait se retrouver en profondeur (symétriquement, on trouve encore à l’heure actuelle des gens qui, trouvant des roches sédimentaires au sommet des montagnes, pensent que la mer est montée jusqu’à cette hauteur!). A sa décharge, les connaissances géologiques de l’époque étaient encore balbutiantes et ne faisaient pas partie de l’équipement intellectuel de l’immense majorité des scientifiques ( j’ajouterai perfidement que cela n’a pas vraiment changé). D’autre part, la géologie ne se prête pas à l’expérimentation, et les observations ont difficiles à relier entre elles aussi bien dans l’espace que dans le temps.
      C’est surtout après 1960, après la démonstration de l’existence de la dérive des continents et de la tectonique des plaques que les théories organiques ont pris corps pour le pétrole et le gaz. Pour le charbon, c’est beaucoup plutôt avec l’invention du microscope vers la fin du 18 ème siècle qui a permis de « voir » les restes de plantes. La tectonique des plaques a fourni un mécanisme explicatif des mouvements de l’écorce terrestre et permis de faire des scénarios de son évolution dans le temps et dans l’espace. On a donc pu faire des scénarios de l’évolution de la matière organique des sédiments dans ce contexte, les confronter aux observations et les modéliser. Il n’y a plus grand monde maintenant en exploration pétrolière et gazière pour contester la théorie organique, sauf bien sûr quelques personnes qui de temps en temps disent comme vous » et si…? Ce qui signifie qu’ils font table rase des connaissances accumulées, ou peut-être plus simplement qu’ils ne savent pas qu’elles existent.
      Ceci ne veut pas dire que le « kérogène » des météorites n’ait pas réagi avec les roches aux époques très anciennes, ni même qu’il n’y ait pas d’ hydrocarbures formés actuellement par des réactions abiotiques; il y en a par exemple un peu de formé dans les zones hydrothermales des rides océaniques. Mais l’essentiel du pétrole trouvé à ce jour est d’origine organique. On y trouve d’ailleurs des milliers de molécules avec des structures chimiques typiques, que l’on appelle biomarqueurs.
      Il y a bien d’autres évidences de l’origine organique que la présence de biomarqueurs. Par exemple, le pétrole a, comme les molécules biologiques, un pouvoir rotatoire de la lumière. La distribution des hydrocarbures n’a non plus rien à voir avec celle qui résulterait d’une synthèse Fischer-Tropsch: lors d’une synthèse Fischer-Tropsch, on obtient des paraffines à longue chaîne de carbone, à tel point qu’il faut ensuite pratiquer une isomérisation pour produire des carburants utilisables dans les moteurs actuels! La distribution des hydrocarbures dans les pétroles est quant à elle proche de ce qu’on obtient par craquage thermique des débris organiques trouvés dans les sédiments (kérogène) , ce qui est conforme à la théorie. Et quand on analyse des séries de sédiments à kérogène en fonction de la profondeur, on voit croître progressivement la quantité d’hydrocarbures et même suivre la formation du pétrole au microscope ! la théorie organique n’est plus à l’heure actuelle une théorie, mais une observation !
      Des inspirateurs des deux principales écoles de la théorie inorganique, celle de Porfiriev avec les synthèses Fischer-Tropsch et celle de Gold avec le méthane primordial (voir l’article cité par cf), l’un était chimiste, l’autre astronome. Ils ont donc imaginé les choses selon les canons de leur discipline, sans daigner s’intéresser aux apports des disciplines géologiques alors que les processus qu’ils voulaient décrire étaient d’essence géologique. Porfiriev se basait sur l’existence de petits gisements dans des laves poreuses. Il n’a jamais voulu comprendre que le pétrole se déplaçait dans le sous-sol pour former les gisements, et que ceux-là venait d’une roche-mère située à quelque distance. Et Gold , gêné par l’existence des biomarqueurs, a expliqué qu’ils provenaient des roches encaissantes par dissolution !
      Ceci ne veut pas dire que tout est à jeter dans les théories inorganiques. A l’heure actuelle, il y a un regain d’intérêt suite à la découverte de vastes structures productrices d’hydrogène en Sibérie. On connait des endroits en Turquie, dans un massif de serpentines, où se produises des émanations de méthane ou d’hydrogène avec un débit notable. Mais à ce jour, aucun gisement commercial ayant cette origine ‘est connu.
      Qu’est devenu le kérogène primordial? Il y a bien longtemps, j’ai analysé les produits de pyrolyse d’un kérogène de météorite (Murchison je crois). Il y avait très peu d’hydrocarbures, donc très peu d’hydrogène, et leur distribution ne correspondait pas du tout à celle d’un pétrole. Je n’ai pas pu poursuivre, car j’étais censé étudier les moyens de trouver du pétrole et non les météorites, et cela m’a été rappelé. Je ne crois pas que les spécialistes des météorites se soit beaucoup intéressés à ces choses, car eux aussi ils ont tendance à ne suivre que les canons de leur discipline, mais je me trompe peut-être. Ce kérogène primordial a sans doute participé au stock de carbone existant sur terre, et à ce titre, a été recyclé ensuite à un moment ou à un autre par les molécules biologiques. »
      Bernard Durand est spécialiste de géologie et de géochimie pétrolières. Il fut successivement Directeur de la Division Géologie-Géochimie de l’Institut Français du Pétrole (IFP), Directeur de l’Ecole Nationale Supérieure de Géologie, puis Directeur du Centre Exploration de l’Ecole Nationale Supérieure du Pétrole et des Moteurs et membre du Conseil Scientifique de l’IFP. Il a également présidé de nombreux congrès internationaux et le comité scientifique de l’European Association of Petroleum Geosciences.

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  6. starmania dit :

    Non, la fin du pétrole n’aura pas lieu

    http://www.karmapolis.be/pipeline/petrole.html

  7. Momo dit :

    Tout à fait d’accord avec Zorba !

  8. brunoarf dit :

    Aux Etats-Unis, les banques devront subir des soi-disant « tests de solidité » le 1er octobre 2015.

    En Europe, les banques devront subir des soi-disant « tests de solidité » en 2014.

    Aux Etats-Unis, comme en Europe, ces soi-disant « tests de solidité », c’est du pipeau.

    Et le plus rigolo, c’est que tout le monde sait que c’est du pipeau !

    Et, cerise sur le gâteau, tout le monde FAIT SEMBLANT de ne pas voir que c’est du pipeau !

    Lundi 24 février 2014 :

    La Banque centrale américaine (Fed) et l’un des régulateurs des établissements financiers, l’OCC, ont assoupli vendredi les règles de calcul des fonds propres pour certaines grandes banques commerciales.

    JPMorgan Chase, Goldman Sachs, Morgan Stanley, Citigroup, The Bank of New York Mellon, State Street Corp, Northern Trust Corp et U.S. Bancorp peuvent à compter du second semestre choisir de présenter leur ratio de levier, un des principaux critères financiers imposés aux banques en réponse à la crise, suivant la méthode décidée par le Comité de Bâle, est-il précisé dans un communiqué de l’OCC.

    Elles pourront intégrer ces règles de calcul, jugées moins lourdes que les classiques, lors de leurs tests de solidité du 1er octobre 2015, précise le communiqué.

    Les règles de calcul du Comité de Bâle pour évaluer les risques sont plus souples que la méthode classique d’évaluation, selon le communiqué.

    La réforme dite de Bâle III, lancée au lendemain de la crise financière de 2007, vise à renforcer la capacité des banques à absorber des chocs, notamment en les contraignant à augmenter leurs fonds propres.

    Dans ce cadre, un ratio de levier avait été instauré. Il impose à chaque établissement de détenir à l’horizon 2018 des fonds propres représentant 3% de l’ensemble de ses actifs.

    Face au tollé de grandes banques européennes, ces règles ont été assouplies et il est désormais permis aux banques de comptabiliser leurs opérations de financement à court terme en prenant en compte leurs positions nettes et non plus brutes, ce qui leur offre plus de souplesse.

    Les banques peuvent aussi pondérer le poids de leurs actifs hors bilan en fonction du risque.

    http://www.romandie.com/news/n/USAFed_les_regles_de_calcul_des_fonds_propres_de_certaines_banques_assouplies89240220140621.asp

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