Réflexions d’actualité sur la monnaie (Ch. Gave)

Il s’agit donc là d’une réflexion de nature conceptuelle visant à réactualiser mes schémas de pensée.

En effet, tous ceux qui s’intéressent à l’économie ont une espèce de modèle intuitif autour duquel s’organisent leurs réflexions et à partir duquel ils arrivent à leurs conclusions. C’était bien entendu mon cas.

Il me faut donc commencer par une description de mon ancien modèle.

Pour l’observateur des marchés financiers que j’étais et que je reste, la monnaie était toujours au centre du système.

Deux entités étaient à l’origine de sa création ( je simplifie à dessein).

  1. La banque centrale qui seule avait le pouvoir de créer de la monnaie « ex nihilo ».
  2. Les banques commerciales qui dans notre système actuel créait du « crédit », c’est-à-dire qui permettait un développement de la « liquidité » se traduisant en contrepartie par une augmentation de l’endettement.

Une fois la monnaie ou le crédit créés, ils se diffusaient dans l’économie «réelle» avec les effets habituels sur l’activité, le chômage, les taux d’intérêts, les taux de change etc.Quand cette monnaie atteignait les frontières du système, elle avait alors de l’influence sur le prix des actifs, actions obligations, immobiliers, marché de l’art …

Le PRIX de ces actifs variait en fonction de l’excédent ou de l’insuffisance de monnaie.

Trop de monnaie, les prix des actifs montaient, pas assez, ils baissaient et c’est cette notion qui était derrière la vieille plaisanterie boursière:

« Investir est très facile. Il suffit de savoir s’il y a plus d’idiots que d’argent ou plus d’argent que d’idiots.»

Et donc les actifs servaient de réserve de liquidité, ils étaient en quelque sorte des « éponges à liquidité».

Trop de liquidités, et nous avions un marche haussier, pas assez et nous avions un marché baissier. Les variations du cours des actifs étaient ce qui permettait au système de retourner à l’équilibre au travers de chaque cycle. Mon travail consistait à évaluer dans quelle situation nous étions à chaque moment et à investir ou désinvestir en conséquence.

Ce monde n’existe plus et donc la quasi totalité des travaux que j’ai pu faire depuis quarante ans est périmée, ce qui est un peu déconcertant.

Pourquoi ?

En voici la raison.

Dans les cycles précédents, nous avons eu une expansion extraordinaire de l’endettement en général et du système bancaire en particulier, ce qui a déclenché et accompagné une hausse tout à fait extraordinaire du PRIX de tous les actifs. Et du coup, le système économique est devenu très fragile en raison d’un excès de l’endettement ce qui le rend incapable de supporter une baisse sensible des prix de ces mêmes actifs.

L’endettement n’avait en effet pas entrainé une hausse du stock de capita productif (machines outils, usines etc..) mais une hausse de la valeur du stock de capital improductif (immobilier, transferts sociaux) et donc la capacité à servir la dette et à la rembourser s’est écroulée.

Je m’explique.

Que le lecteur imagine qu’il ait acheté l’indice de la bourse de Paris en s’endettant massivement. Si l’indice CAC venait à baisser, il aurait immédiatement des «appels sur marge» et se retrouverait ruiné assez rapidement.

Et bien, l’ensemble de nos systèmes économique et bancaire est dans cette situation et ne pourrait pas supporter une baisse des prix des actifs improductifs. Si le prix des actifs se mettait à plonger fortement, des appels sur marge gigantesques auraient lieu et le système s’effondrerait selon un schéma décrit de façon prodigieuse par Irving Fischer en 1934 dans un article publié dans Econometrica, « The Debt Deflation Theory of Great Deppressions» (A lire absolument pour ceux qui parlent l’Anglais).

Et donc les banques centrales ont décidé d’agir.

Et pour ce faire, elles ont décidé de mettre centre du système LE PRIX DES ACTIFS et d’empêcher ceux-ci de baisser. Et pour ce faire, les banques centrales achètent directement ces actifs dans les marchés et impriment autant d’argent qu’il est nécessaire pour arriver à ce résultat.

La quantité de monnaie dans le système n’est plus déterminée par les besoins de l’économie réelle mais par la nécessité pour le prix de certains actifs de ne pas baisser.

Nous avions depuis toujours un système qui allait de la monnaie à l’économie réelle et de là au prix des actifs.

Nous sommes passés à un nouveau système ou le cheminement logique va du prix des actifs à la quantité de monnaie, l’économie réelle n’étant même plus prise en considération dans la production de monnaie.

Le lecteur comprendra pourquoi je suis perplexe…

Ce qui ne va pas m’empêcher d’essayer de répondre à quelques unes des questions que ce meme lecteur doit se poser.

Première question.

Est-ce que cela va marcher ?

Honnêtement, j’en doute. Le capitalisme est un système Darwinien, ce que Schumpeter a fort bien traduit par sa formule de la destruction créatrice. Tout l’effort des banques centrales consiste à empêcher la destruction de ceux qui ont fait des erreurs énormes, qu’il s’agisse de gouvernements ou de sociétés financières, ce qui logiquement veut dire que comme la destruction n’a pas lieu, la création ne peut avoir lieu et donc que la croissance économique va s’arrêter graduellement, ce qui rendra impossible le remboursement des dettes et vouera à l’échec la tentative des banques centrales de gagner du temps, en attendant je ne sais quel miracle… C’est le schéma qui sévit au Japon depuis trente ans.

Deuxième question.

Quand les marchés vont ils se rendre compte que la nouvelle politique des banques centrales est vouée à l’échec ? Je n’en ai pas la moindre idée et je soutiens que c’est le cas de la quasi totalité des observateurs. La question du « quand », en fait est une mauvaise question puisque le futur est inconnaissable et que les banques centrales ont des moyens qui peuvent apparaitre comme illimités.

Par exemple, depuis son origine, je dis que l’euro est une monnaie qui ne peut pas marcher et qu’il allait mettre l’Europe que j’aimais en faillite. La plupart des gens depuis 2000 me demande quand la crise marquant la fin de l’euro va avoir lieu, ce à quoi je leur ai répondu la plupart du temps « je ne sais pas ». En revanche, je sais ce que vous ne devez pas avoir dans vos portefeuilles tant que l’euro existe….

Troisième question.

Pourquoi cette politique devra s’arrêter un jour ?

A cela, la réponse est assez simple. Parce qu’une révolte des populations l’imposera. Il faut en effet bien comprendre que la politique actuelle des banques centrales ne cherche qu’à protéger les puissants et ceux qui sont bien en cours. Il s’agit d’une des plus invraisemblables applications dans l’Histoire du « capitalisme de connivence «  que j’ai souvent dénoncé ici. Une ploutocratie a pris le pouvoir dans nos Démocraties et l’exerce pour préserver ses rentes. Dans ce système, les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Cela amène toujours a une révolte des damnés de la terre comme on l’a fort bien vu au moment de la chute du mur de Berlin. Les peuples, un jour, vont donc reprendre le contrôle de leurs destinées et virer les élites incompétentes et corrompues qui les ont amenés dans la situation actuelle.

Quatrième question.

Comment me protéger ?

Ce que je dis est assez simple : La crise qui s’annonce devra amener à un changement des élites. Historiquement, ces changements d’élites peuvent se passer de façon démocratique ou de façon révolutionnaire, ce que l’on a fort bien vu dans les années 30 en Europe.

De façon générale, quand cela se produit, il vaut donc mieux être investi dans des pays qui ont de longues traditions démocratiques, c’est-à-dire en Europe du Nord ou dans les pays de Droit Anglais plutôt qu’en Russie.

On peut aussi essayer d’identifier les pays où les zones géographiques qui ont compris le danger et essaient de prendre de la distance avec la catastrophe qui parait s’annoncer. C’est dans cet esprit que je recommande depuis un certain temps d’investir en Asie parce que la Chine est en train de revenir à des prix de marché pour ses taux d’intérêts et ses taux de change tout en développant les outils d’une solidarité régionale, ce qui devrait atténuer le choc. En revanche, puisque le cœur du problème est aujourd’hui dans l’Europe de la monnaie commune, il paraît sage de mettre le plus de distance entre soi et le vieux continent.

Conclusion

Quand le mur de Berlin est tombé, certains ont cru à « la fin de l’Histoire ». Or une partie non négligeable des élites, comme l’avaient fort bien vu JF Revel et avant lui Schumpeter partout et toujours haïssent la Liberté et la Démocratie. Pour eux la chute de la dictature communiste était une défaite personnelle.

Le déni psychiatrique aidant, tous ceux qui croient à la Technocratie et détestent la Démocratie et le marché libre se sont alors regroupés immédiatement sous la direction de puissants génies tels Delors et Trichet pour essayer de recréer ce qui venait d’échouer .

C’est à leur échec que nous sommes en train d’assister et tout cela va prendre du temps et faire bien des victimes collatérales innocentes.

Je crains que cela soit inévitable ».

Charles Gave, Institut des libertés, le 24 novembre 2014 (via Le blog à Lupus)

Rappel :

Charles Gave – Les Experts : « 70% des banques sont en état de quasi faillite »

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 52 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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14 commentaires pour Réflexions d’actualité sur la monnaie (Ch. Gave)

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  2. Alcide dit :

    Lire aussi :
    L’innovation économique majeure dénaturée.
    Par Georges Lane

    http://blog.georgeslane.fr/post/2014/11/22/L-innovation-%C3%A9conomique-majeure-d%C3%A9natur%C3%A9e.

  3. Le marché c’est une dizaine de banques, pas plus, les clients de Charles Gave, soit dit en passant. Il faudrait qu’il aille voir la composition du Board de la FED et il comprendrait tout de suite où se trouve le problème. Mais là il crierait à l’antisémitisme. Je n’exagère pas. Essayez sur son blog et vous verrez la réaction.

  4. Ping : Réflexions d’actualité sur la monnaie (Ch. Gave) | Nouvelle Ère

  5. neofutur dit :

    « Investir est très facile. Il suffit de savoir s’il y a plus d’idiots que d’argent ou plus d’argent que d’idiots.»

    c est marrant comme on peut dire a peu pres la meme chose de tout ponzi . . .

  6. Jenkins dit :

    « Ce que je dis est assez simple : La crise qui s’annonce devra amener à un changement des élites. Historiquement, ces changements d’élites peuvent se passer de façon démocratique ou de façon révolutionnaire, ce que l’on a fort bien vu dans les années 30 en Europe.

    De façon générale, quand cela se produit, il vaut donc mieux être investi dans des pays qui ont de longues traditions démocratiques, c’est-à-dire en Europe du Nord ou dans les pays de Droit Anglais plutôt qu’en Russie. »

    Euh… Gave croit vraiment à la supériorité actuelle des pays anglo-saxons sur la Russie quant au respect de démocratie ? Mince, je croyais que la démocratie c’était le gouvernement du peuple, par le peuple pour le peuple ?

    Là y a quelque chose qui cloche, Mr Gave !

    • Surya dit :

      Son Maître à penser est Milton Friedman et il est un admirateur de Thatcher, les apôtres du financiarisme, Gave qui défend la démocratie mais qui est en admiration devant les soutiens de Pinochet, cherchez l’erreur.

      • brennec dit :

        Voila une sorte de révisionisme, friedman a donné une conférence au chili sous pinochet, est ce que ça fait de lui un soutien de Pinochet? Il ne faut pas le connaitre (et pour le connaitre il suffit de lire ses bouquins ou suivre ses conférences) Friedman est un vrai libéral et le libéralisme dont le nom vient de ‘liberté’ est totalement incompatible avec la dictature, quelle que soit sa forme, de droite ou de gauche. Quant aux théories monétaristes et économiques de Friedman et de l’école de chicago qui ont été appliquées au chili, sous pinochet et après, jusqu’à maintenant, il faut avoir beaucoup de mauvaise foi pour dire qu’elles ont échoué.

  7. zorba44 dit :

    Qui peut nier que la création hypertrophique de la masse monétaire au seul service de la montée du prix des actifs, ne va pas conduire à son auto-destruction par la paralysie de l’économie réelle?
    Et les tentatives de ponctionner encore et toujours plus la masse contribuent directement à l’effondrement de la demande donc à l’effondrement des prix et de l’activité économique.

    Le mur de l’argent sera emporté comme le mur de Berlin mais on peut douter que ce soit dans un doux mouvement de renouveau démocratique.

    Jean LENOIR

    • Lol, c’est exactement ce qui se produit en Chine, pays de tous les extrêmes en matière de création monétaire artificielle. Forte baisse du Yuan et arrêt de la liquidité sur le marché obligataire corporate témoignent d’une confiance en berne sur le marché du financement privé que seul l’intervention massive de la PBOC, volant au service des créanciers déconfits peut encore sauver de l’effondrement complet. Les Chinois ont trop joué avec l’argent facile et la manipulation des cours devenue légendaire sur le marché actions. Heureusement pour eux, les Américains ont assoupli les règles d’obtention des visas pour les Chinois désireux d’investir dans l’immobilier US, au moment où l’immobilier chinois n’arrive pas à enrayer la baisse des prix.

      Did China just re-enter the currency wars? The Chinese Yuan dropped 0.29% overnight – its biggest drop since September and 2nd biggest devaluation since March – as the currency tumbles back in line with the PBOC’s fixing for the first time in over 3 months. Despite ‘hopes’, S&P confirms the recent (and reconfirmed) rate cut doesn’t signal renewed government intentions to resort to aggressive stimulus to prop up economy. More troubling is the fact that China’s huge corporate debt market appears to be freezing as over $1.2 billion in bond sales were scrapped or delayed last week suggesting wall of maturing debt will find it increasingly difficult to roll-over and keep the dream alive (especially in light of Haixin’s bankruptcy last week).
      http://www.zerohedge.com/news/2014-11-24/currency-wars-reignite-yuan-tumbles-most-2-months-and-chinese-bond-market-freezes

      t’s bad enough that American financial oligarchs have leveraged free money polices of the Federal Reserve to purchase tens of billions of dollars in real estate only to rent it back to people who were kicked out of their homes during the 2008 crisis, but the government is now going out of its way to allow Chinese (and other foreign criminals) to launder money via U.S. property.

      http://www.zerohedge.com/news/2014-11-19/open-floodgates-chinese-inquiries-us-real-estate-soar-35-after-easing-visa-rules

  8. Outre la tolérance concernant la manipulation des chiffres de l’import/export, a banque centrale chinoise est même allée jusqu’à proposer des dispositifs spéciaux pour contourner les règles de sortie de devises hors du territoire national, en permettant la conversion de devises lorsqu’il s’agit d’investissement dans des biens immobiliers situés aux Etats-Unis, au Canada en Europe et en Australie. Les gouvernements s’entendent bien entre eux pour faire circuler le cash résultant de la transformation de la monnaie banques centrale en prêts immobiliers bancaires produisant de substantielles plus-valus par l’effet magique de la hausse des prix. Il faut croire que le dispositif est beaucoup plus efficace que le capital réglementaire contra-cyclique comme moyens de couvrir le risque de crédit résultant d’une baisse prolongée du marché de la pierre. Les portes sont grandes ouvertes au cash chinois pressé de trouver un safe heaven sur les marchés américains ou européens (cf. l’afflux de liquidités chinoises au Portugal) au moment où le marché chinois s’inverse et où les mesures anti-corruption mènent la vie dure aux gestionnaires de fonds d’investissement chinois. C’est la raison pour laquelle, entre autres, je m’interroger sur la validité du modèle de développement eurasiatique qui nourrit des accointances subtiles avec son mentor occidental…

    “Bank of China introduced a cross-border yuan transfer service in 2011 that only allows money to be moved for immigration and overseas property investment purposes,” the lender said. The company has strict and robust operational procedures for its cross-border yuan transfer business, it said.
    Youhuitong targets customers who wish to invest in or migrate to North America, Australia and some European countries, CCTV said, referring to documents shown by unidentified Bank of China employees.
    http://libertyblitzkrieg.com/2014/07/09/chinese-purchases-of-u-s-real-estate-jump-72-as-the-bank-of-china-facilitates-money-laundering/

  9. Libre dit :

    A partir du moment ou les banques centrales ne jouent plus leur rôle, c’est à dire veiller au maintien d’une monnaie saine, les catastrophes se produisent à chaque fois…
    http://institutdeslibertes.org/une-analyse-wicksellienne-des-quatres-derniers-presidents-de-la-fed/
    J’y ajouterais une couverture et une convertibilité partielle en or ( 20à 40% par exemple) et une stricte séparation des banques de détail et d’investissment..

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