Il n’y a plus rien, disait Léo Ferré ! (B. Bertez)

il n y a plus rien-leo-ferre« Vous trouverez ci dessous un texte écrit il y quelques semaines, sur les rendements négatifs. Ce  texte ne reprend pas tout ce que nous pensons de ce phénomène, mais sa lecture est indispensable pour aborder le présent billet.

Si on veut comprendre la question des rendements négatifs, il faut la replacer dans son contexte, c’est à dire dans le processus de déroulement de la crise qui a commencé en 2008/2009. Cette crise n’est pas finie et tout ce que nous voyons passer au plan monétaire, financier, politique et géopolitique s’inscrit dans ce déroulement, dans cette continuité. C’est notre hypothèse de travail de base. Elle est à l’opposé de celle des pouvoirs en place, lesquels soutiennent que la crise est finie et qu’elle s’est bornée à une mauvaise allocation du crédit.

La première des choses à comprendre est que dès 2008, tous les avoirs bancaires et une grande partie des avoirs financiers devaient être détruits. Ce qu’ont dit les Bernanke et autres est vrai, ils ont « sauvé le monde » ou plutôt un certain ordre du monde. Les banques devaient être ruinées en chaîne par un effet de dominos sur les mauvaises créances d’une part, et par la panique des prêteurs et des déposants d’autre part, ce que nous appelons le « Run ». La pyramide devait s’écrouler, l’échafaudage devait s’effondrer. C’est à cause de ce phénomène que les gouvernements et les élites ont donné pleins pouvoirs aux Banquiers et qu’ils les ont laissé prendre les mesures d’urgence non conventionnelles, mesures qui ont abouti à sauver les banques, le Shadow Banking System et les marchés sur le dos des contribuables, c’est à dire des citoyens.

On peut discuter de l’aspect moral, on peut critiquer les montages techniques, on ne peut contester que la première phase des actions d’une part était nécessaire et d’autre part qu’elle a été efficace, le monde ne s’est pas écroulé. Les banquiers centraux ont considéré que la fragilité du système ne permettait pas de punir les banques et les financiers pour leur avidité. Et puis ils ont voulu dépasser les mesures d’urgence et au delà du sauvetage, ils ont voulu redémarrer la machine économique. Cela, également, a été réussi. Puis ils ont voulu aller encore au delà et restaurer la croissance et lutter contre le chômage. Ces actions là n’ont pas donné les résultats escomptés, et elles ont  produit des conséquences attendues, prévisibles, négatives. En particulier une inflation des dettes, une inflation des prix des actifs financiers et une très grande fragilité spéculative. Le système bancaire dit Shadow Banking System à continuer de grossir, toujours sans contrôle. Sans compter une envolée des inégalités, les « riches » bénéficiaires de l’inflation financière étant devenus encore beaucoup plus riches.

Cette politique a touché ses limites et c’est la raison pour laquelle depuis le printemps 2013, il est question de la stopper, c’est le fameux « Taper ». Stopper le gonflement des bilans des Banques Centrales, arrêter les taux zéro produit des effets , eux aussi attendus, négatifs. Ce qui a été artificiellement inflaté ou maintenu très haut, à tendance à se dégonfler, comme le montre l’exemple du pétrole et des commodities. La tendance à la baisse des prix revient en force, elle est aggravée par la situation de certains blocs qui avaient été stimulés par les politiques monétaires anglo-saxonnes, blocs comme les Emergents, la Chine, la Russie, le  Brésil, l’Afrique du Sud, etc.

La reflation artificielle des années 2010-2014 est en train de s’inverser, voire elle risque de s’annuler. Sur les commodities, on retrouve dans certains cas, les cours de …2003.  La tendance déflationniste des années 2008/2009 n’ayant été qu’interrompue, elle reprend de plus belle, aggravée par les excès de capacités de production qui se sont  amplifiés de façon aberrante au cours de la période. On le voit dans les indices des cours des matières premières, dans les prix pratiqués sur les marchés internationaux et tout ceci ne peut être que magnifié par les politiques de dévaluation (baisse des prix de vente) pratiquées par les grands blocs comme, d’abord les USA, la Grande Bretagne, puis le Japon et maintenant l’Europe.

En un mot comme en cent., les politiques de reflation au lieu de relancer les forces inflationnistes spontanées et auto-entretenues, ont eu l’effet contraire, elles ont renforcé les tendances à la déflation mondiale. Les chiffres Américains sont probants, ceux du Japon également et maintenant la mal gagne l’Europe et la Chine. C’est dramatique: Non pas que la baisse des prix soit mauvaise pour les consommateurs et les économies réelles, mais parce que les Sphères Financières et la classe mondiale des débiteurs ne peuvent le supporter. Les dettes n’ont pas été détruite en 2009, elles ont galopé entre 2010 et 2014 , et la croissance nominale est insuffisante pour supporter le poids et le service de ces dettes. Le système est fragile, déséquilibré, il menace de s’effondrer à nouveau. On comprend, vous comprenez pourquoi on nous rabâche les oreilles avec ce fameux objectif des 2% minimum d’inflation.

Yellen est intervenue Jeudi 27 mars, elle a dit clairement « progress in inflation goal is noticeably absent ». C’est clair et c’est vrai.

Les théories  en vigueur chez les élites sont articulées autour de la chose financière. Elles croient que par la manipulation des taux d’intérêt on peut relancer la consommation, l’investissement et donc augmenter la demande globale, ce qui devrait, si tout marche bien, stimuler la hausse des prix et gonfler les produits nationaux nominaux. C’est la thèse de Bernanke, et  celle  de son maître à penser Stanley Fischer, le nouveau Vice Président  de la Fed , et c’est la thèse à laquelle Draghi s’est rallié. Comment manipuler les taux d’intérêt et les faire baisser quand ils sont déjà nuls ? Comment réduire les taux quand l’inflation est soit nulle soit négative ? L’évidence s’impose à nos théoriciens de l’absurde, il faut faire passer les taux en dessous de zéro, il faut imposer des taux négatifs. Avec une déflation, une baisse des prix de 1%, si le taux d’intérêt est de 0%  le taux dit réel, mathématiques est de 1% et il est trop élevé. Il décourage les consommateurs, les entreprises, les agents économiques de s’endetter, donc il faut encourager les taux négatifs. Il faut qu’il soit avantageux de contracter des dettes et pour cela il faut que non seulement elles ne coûtent rien, mais que l’on rembourse moins que l’on a emprunté. C’est le monde à l’envers, mais c’est ce à quoi les abstractions théoriques conduisent.

Les banques centrales ont la possibilité d’imposer des taux négatifs car il leur suffit de pénaliser les banques qui entretiennent des réserves et de les taxer. Ainsi les banques qui ont des excédents sont peu à peu conduites à reporter la taxation sur les clients qui ont des réserves, des comptes de dépôts créditeurs. Ainsi naît la taxation des dépôts, l’imposition de taux négatifs. Ceci se généralise en Allemagne, en Suisse, dans les pays Nordiques et cela va gagner de proche en proche. Le mouvement nous parait bien enclenché sinon irréversible.

Les taux négatifs ont déjà été pratiqués sous diverses formes et sous diverses appellations dans le passé. Ils rendent l’argent biodégradable, il s’use si on ne s’en sert pas. Et nous sommes au coeur du problème que personne n’ose aborder : si il faut rendre l’argent biodégradable, c’est parce qu’il y en a trop, on en a trop émis, et on est obligé, pour faire tenir le Système d’en émettre encore trop. D’un côté on est obligé d’en émettre de plus en plus et sans cesse, pour la stabilité du Système et de l’autre comme cet argent ne va pas dans les économies réelles, comme il n’est pas consommé, dépensé, il y en a trop. En taxant l’argent liquide en dépôt , on force, on oblige les agents économiques soit à acheter plus, soit à investir dans autre chose que la monnaie. on les force à investir dans la quasi monnaie, dans les actifs financiers, actions, obligations, fonds d’état.

Est-ce que l’on évite la biodégradabilité en investissant dans ces outils, dans ces véhicules de type monétaire ? Bien sûr que non, au contraire. Ces actifs étant demandés non pour leur valeur intrinsèque mais pour fuir la taxation monétaire, on les surpaie. Ils se négocient au dessus ce que leur valeur fondamentale, économique indiquerait. Les prix de ces actifs sur lesquels on se replie enflent et forment ce que l’on appelle improprement « une bulle ». Ce n’est pas une bulle, bien sur car on n’est pas euphorique, on n’a aucun enthousiasme à acheter quelque chose que l’on sait trop cher et sur lequel on est assuré de perdre. Tout ceci produit des marchés financiers qui battent des records de surévaluation, des marchés financiers fragiles et déséquilibrés, spéculatifs qui, un jour devront corriger.

Qu’est ce qui est préférable, perdre sûrement en payant l’intérêt négatif sur les dépôts en cash ou bien jouer à la roulette en achetant des titres surévalués, mais avec l’espoir d’être plus intelligent que les autres et de sortir avant ? Tout dépend du facteur temps. Adam Smith disait que le système fonctionnait parce que les joueurs avaient toujours tendance à s’exagérer leurs chances de gagner au jeu. Nous y sommes. Individuellement certains tireront leur épingle du jeu, cela est évident, mais la classe des joueurs perdra, c’est comme au casino, mathématique.

Notre Yellen disait toujours au cours de la même intervention, en réponse à une question sur les taux négatifs, elle disait de façon sibylline: « cash is not a very convenient store of value ». Le cash n’est pas un bon moyen de protéger ses avoirs, peut-on comprendre. La phrase est très ambiguë.

Peu importe car elle a le mérite de poser la question: qu’est ce qui peut bien être un bon moyen de protéger ses avoirs;  qu’est ce qui peut bien avoir le statut d’actif de réserve? Notre réponse personnelle est : rien. Rien qui se traite sur les marchés d’assets. Il n’y a plus d’actif qui puisse permettre de protéger ses réserves. Et c’est délibéré, c’est voulu et nous dirions que c’est normal, logique.

Pourquoi est ce normal ? Parce que comme nous l’avons dit en début de texte, en 2008/2009, tout devait être détruit. C’était la conséquence quasi mathématique des déséquilibres du Système. On a réussi par des artifices, des manipulations plus ou moins géniales et plus ou moins justes à repousser la destruction, à la déplacer, à la reporter sur d’autres, mais ce qui doit périr doit périr. Les promesses que l’on ne peut tenir ne seront pas tenues, et tout ce qui est financier, monétaire est, en dernière analyse, promesses. Les Banquiers Centraux n’auront aucun scrupule à vous ruiner, car pour eux, dans leur conscience, vous devriez déjà l’être. Ne vous plaignez pas de bénéficier d’un sursis !

Les citoyens, les peuples ont abandonné la proie de la richesse et de la prospérité réelle pour les ombres et les signes  de la finance, du papier, du vent. Plus rien ne vaut en soi. Les Pouvoirs se sont octroyé le monopole de que l’on peut appeler au sens large LA VALEUR.

Nous discuterons un jour des apparentes alternatives que constituent le cash chez soi, l’or, l’immobilier etc. »

Bruno Bertez, le 28 mars 2015

Rappels :

Important : A propos des taux de rendement négatifs (B. Bertez)

Ils détruisent sciemment votre retraite, vos assurances vie, votre épargne et votre protection sociale (B. Bertez)

Marc Faber : « Il faut laisser les pays et les banques en difficulté faire faillite, même si la solution est douloureuse »

Publicités

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 52 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
Cet article, publié dans Actualités, Economie, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

6 commentaires pour Il n’y a plus rien, disait Léo Ferré ! (B. Bertez)

  1. Ping : Il n’y a plus rien, disait Léo Ferré ! (B. Bertez) - Ma banque a moi

  2. La monnaie dette n’est pas perdue pour tout le monde. Ce qu’il y a de sympa avec ce type de financement des dépenses publiques, c’est qu’il n’est pas financé par les ressources fiscales et qu’en plus il est remboursable avec de l’émission de monnaie dette. Certes la monnaie dette est de la création monétaire pure, mais dans ce cas elle est contrôlée, c’est-à-dire qu’elle sert de collatéral obligataire pour le financement d’opérations de marché, par exemple un swap de taux entre le Franc suisse et l’Euro, qui permet à la banque de compenser ces achats d’actifs obligataires par du passif virtuel (type mise en pension des titres à la BCE contre des liquidités), qui financera des actifs de hors-bilan à effet de levier. Peu importe l’état de l’économie nationale, tant que les actifs bancaires sont collatéralisables par la banque centrale, ce qui garantit la perpétuation de la monnaie dette s’auto-régénérant par la magie comptable certifiée par les cabinets d’audit. Naturellement il n’est pas question de financer des salaires à tout va, car cela provoquerait une inflation de la masse salariale préjudiciable à la bonne santé monétaire, sur laquelle veille la BCE. Seuls comptent les salaires de ceux qui ont un réel pouvoir de décision/nuisance. De ce côté-là on rasera toujours gratis, Le cas est particulièrement caricatural au Sénat qui aurait dû être supprimé dans la foulée des transferts de compétence vers les institutions européennes. Dans un cas comme dans l’autre, on prétextera la défense de gastronomie française mondialement réputée qui doit continuer à régaler les cocktails et autres conférences dînatoires des serviteurs de la Nation.

    • zorba44 dit :

      Pour une fois que vous nous proposez quelque chose de sexy…
      Pour le reste le raisonnement que vous exposez est le votre et il ne fait qu’étayer que la classe d’actifs que les banquiers préfèrent c’est …eux-mêmes.

      Ceci dit il y a des coups de boutoir partout et la première déflation est (et sera) celle engendrée par les faillites bancaires et bail-in associés.

      Si vous avez un jour navigué sur le plateau des Minquiers par mauvais temps et peu de visibilité (et sans électronique embarquée …ou défaillante) vous comprenez alors ce qu’est une zone d’extrêmes dangers.

      Jean LENOIR

      • Abroz60 dit :

        Effectivement les gardes bretons m’ont tiré d’affaire en août 1990 en pleine nuit au milieu des Minquiers et à marée plutôt basse par force 9 en pleine tempête avec électronique défaillante. Ils nous restaient que la VHF et notre passeur colombien Alex nous a sauvé après m’avoir littéralement fusillé avec une fusée de détresse tirée à l’horizontale. Notre bateau Rondo a été tout simplement remorqué jusqu’à St Servan. Dommage Zorba tu n’étais pas de la partie.
        L’autre bateau (le petit Vélox) gouverné par Abroz51 a atteint son but Jersey mais n’a pu réussir à rentrer et parquer dans la marina de St Hélier.Il a donc fait demi-tour est est arrivé 8 heures plus tard à St Malo.
        Extrèmes dangers financiers: colombes et canaris au bercail. Wait and see,

Ecrire un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s