L’Occident en marche vers la ruine économique (P. Craig Roberts)

« Michael Hudson est le meilleur économiste du monde. En réalité, je pourrais presque même dire qu’il est le seul économiste du monde. Presque tous les autres sont des néolibéraux, ce ne sont pas des économistes, mais les complices des intérêts financiers.

occident-ruines

Le fait que vous n’ayez pas entendu parler de Michael Hudson, si tel est le cas, montre le pouvoir de la Matrice. Hudson aurait dû recevoir plusieurs prix Nobel d’économie, mais il n’en recevra jamais aucun.

Hudson n’a pas eu l’intention de devenir économiste. A l’Université de Chicago, dont la faculté d’économie était de premier plan, Hudson étudiait la musique, l’histoire et la civilisation. Il est allé à New-York pour travailler dans l’édition. Il pensait pouvoir se lancer quand il fut à même d’acheter les droits sur les œuvres et archives de George Lukacs et Léon Trotsky, mais les maisons d’édition n’étaient pas intéressées par le travail de ces deux marxistes juifs qui avaient marqué le 20e siècle de manière significative.

Des relations amicales le mirent en contact avec un ancien économiste de la Général Electric, qui lui enseigna les flux financiers du système économique et lui expliqua comment les crises se forment quand la dette est supérieure à l’économie. Intrigué, Hudson s’inscrit aux cours d’économie de l’Université de New-York et prit un poste dans le secteur financier, poste consistant à calculer comment l’argent mis de côté pouvait être recyclé en de nouveaux prêts bancaires.

Hudson apprit sur l’économie plus par son expérience professionnelle que par les cours suivis pour sa thèse. A Wall Street il apprit comment les prêts bancaires augmentent la valeur des terrains et de ce fait, le remboursement au secteur financier. Plus les banques prêtaient, plus les prix de l’immobilier augmentaient, encourageant de ce fait encore plus les prêts bancaires. Tandis que le service de la dette augmentait, une part de plus en plus grande du revenu du foyer et de la valeur locative des biens immobiliers allait au secteur financier. Quand le déséquilibre est trop grand, la bulle éclate. Malgré son importance, l’analyse du loyer du foncier et de l’évaluation des biens n’était pas enseignée dans les études économiques qu’il suivait.

Le travail suivant de Hudson fut à la Chase Manhattan, où à partir du montant des recettes issues des exportations des pays de l’Amérique du sud, il calculait la dette que ces pays pouvaient servir aux banques américaines. Hudson apprit que, tout comme les prêteurs regardaient le revenu locatif d’un bien comme flux financier qui peut être consacré aux paiements du prêt, les banques internationales regardaient les exportations d’un pays étranger comme des revenus qui pouvaient être utilisés pour payer des intérêts sur des prêts à l’étranger. Hudson a appris que le but des créanciers était de capturer la totalité de l’excédent économique d’un pays, au bénéfice du paiement du service de la dette.

Bientôt les créanciers américains et le FMI se mirent à prêter de l’argent à des pays endettés pour payer les intérêts. Cela provoqua l’augmentation de la part de dette étrangère avec des taux d’intérêts composés. Hudson prédit que les pays endettés ne seraient pas en mesure de rembourser leurs dettes, prédiction mal perçue qui fut confirmée quand le Mexique annonça qu’ils ne pouvaient plus rembourser. Cette crise fut résolue grâce aux obligations Brady, du nom du secrétaire d’Etat américain au trésor, mais quand éclata la crise américaine des « subprime » en 2008 ainsi qu’Hudson l’avait prévu, rien ne fut fait pour les propriétaires américains. Si vous n’êtes pas une méga-banque, vos problèmes ne sont pas la priorité de la politique économique américaine.

Par la suite, la Chase Manhattan demanda à Hudson de créer un support comptable pour analyser la balance des paiements de l’industrie pétrolière américaine. Là, Hudson apprit une autre leçon sur la différence entre les statistiques officielles et la réalité. Utilisant des « prix de transfert », les sociétés pétrolifères s’arrangent pour ne pas payer de taxes en créant l’illusion d’un bénéfice inexistant. Les filiales des sociétés pétrolifères situées dans des endroits qui permettent d’éviter la fiscalité, achète à bas prix le pétrole auprès des producteurs. Depuis ces lieux de complaisance, qui n’ont pas de fiscalité sur les bénéfices, le pétrole est ensuite vendu aux raffineries occidentales à un prix élevé pour éviter les bénéfices par la suite. Les bénéfices sont enregistrés par les filiales des sociétés pétrolifères dans des juridictions où il n’y a pas de taxe (les autorités fiscales ont poursuivi, jusqu’à un certain stade, l’utilisation des prix de transfert pour échapper à la taxation).

La tâche suivante fut pour Hudson d’estimer le montant de l’argent du crime allant dans le système bancaire secret Suisse. Lors de ses recherches, et la dernière pour la Chase, Hudson découvrit que sous la direction du département d’Etat américain, la Chase et d’autres grandes banques avaient établi des banques dans les Caraïbes dans le but d’attirer l’argent des trafiquants de drogue dans des actifs financiers émis en dollars afin de soutenir le cours du dollar (en augmentant la demande de dollars des criminels) afin de rééquilibrer ou de juguler, les dépenses militaires de Washinton à l’étranger. Si les dollars quittaient les Etats-Unis, mais que la demande n’augmentait pas pour absorber l’augmentation du volume de dollars, alors le cours du dollar pouvait tomber et ainsi mettre en danger la base du pouvoir américain. En fournissant des banques offshore, dans lesquelles les criminels pouvaient déposer leurs dollars gagnés illégalement, le gouvernement des Etats-Unis soutenaient le cours du dollar.

Hudson découvrit que le déficit de la balance des paiements, source de pression sur la valeur du dollar, était entièrement de nature militaire. Le Trésor américain et le département d’Etat soutenaient les paradis fiscaux caribéens et le dépôt des bénéfices illégaux afin de compenser l’impact négatif de la balance des paiements des opérations militaires américaines à l’étranger. En d’autres termes, la criminalité peut être utilisée comme soutien du dollar, et le gouvernement est entièrement pour.

Quand il s’agissait des réels tenants et aboutissants économiques de la situation, la théorie économique n’avait aucune explication. Ni les flux commerciaux, ni les investissements directs n’étaient déterminants dans la fixation du taux de change. Ce qui était important était les « erreurs et omissions » qu’Hudson découvrit être un euphémisme pour les liquidités brûlantes de dealers de drogues et d’officiels qui détournaient l’argent provenant de l’exportation de leurs propres pays.

Le problème pour les Américains est que ses deux partis politiques voient les besoins du people américain comme une charge et un obstacle aux profits de l’industrie militaire et de la sécurité, de Wall Street, des méga-banques, et de l’hégémonie mondiale de Washington. Le gouvernement à Washington représente des groupes d’intérêts puissants, pas les citoyens américains. C’est pourquoi le 21e siècle voit l’attaque des protections constitutionnelles des citoyens afin que ceux-ci soient mis de côté et ne fassent pas obstacle aux besoins de l’Empire et de ses affidés.

Hudson apprit que la théorie économique est réellement un moyen pour escroquer les Untermenschen (litt : les sous-hommes (nazi)  – Ici : la glèbe, les pauvres gens.). La théorie du commerce international conclut que les pays peuvent servir d’énormes dettes simplement en baissant le niveau des salaires afin de payer les créanciers. Cette politique est actuellement appliquée en Grèce aujourd’hui, et a été le socle des programmes d’austérité et d’ajustements structurels imposés aux états endettés, essentiellement sous la forme d’un pillage qui remet les ressources intérieures aux mains de créditeurs étrangers.

Hudson apprit que la théorie monétaire se consacre surtout aux salaires et au prix de consommation mais pas à l’inflation des prix des actifs comme l’immobilier et les actions. Il a vu que la théorie économique sert de couverture pour la polarisation de l’économie mondiale entre riches et pauvres. Les promesses de la globalisation sont un mythe. Même les économistes d’extrême gauche et les marxistes pensent l’exploitation en termes de salaire et ne sont pas conscients que l’instrument principal de l’exploitation est l’extraction de valeur par le système financier sous la forme du paiement des intérêts.

La négligence de la théorie économique à voir la dette comme instrument d’exploitation contraint Hudson à chercher dans le passé la manière dont les sociétés géraient l’accumulation de la dette. Sa recherche fut si novatrice que l’Université d’Harvard le nomma chercheur-associé en histoire économique sur Babylone au Musée Peabody.

Entretemps il était recherché par les firmes financières. Il fut recruté pour calculer le nombre d’années pendant lesquelles l’Argentine, le Brésil et le Mexique seraient capables de payer des taux extrêmement élevés sur leurs obligations d’Etat. Sur la base de son étude, le Fonds Scudder réalisa le 2ème retour sur investissement le plus élevé au monde en 1990.

Les recherches d’Hudson sur les problèmes de notre temps l’amenèrent à visiter l’histoire de la pensée économique. Il découvrit qu’aux 18e et 19e siècles les économistes comprenaient le pouvoir handicapant de la dette beaucoup mieux que les économistes libéraux de nos jours, qui négligeaient essentiellement ce point pour mieux prendre soin des intérêts du secteur financier.

Hudson démontre que les économies occidentales ont été financiarisées d’une manière prédatrice, qui sacrifie l’intérêt public aux intérêts du monde financier. C’est pourquoi l’économie ne fonctionne plus pour les gens ordinaires. La finance n’est plus productive. Elle est devenue un parasite de l’économie. Hudson raconte cette histoire dans un livre récemment publié « Killing the Host : How Financial Parasites and Debt Bondage Destroy the Global Economy« , 2015 (L’hôte se meurt : comment les parasites financiers et la servitude de la dette détruisent l’économie globale).

Les lecteurs me demandent souvent comment ils peuvent comprendre l’économie. Ma réponse est de consacrer beaucoup de temps au livre d’Hudson. Commencez par lire le livre une fois ou deux pour avoir une idée du sujet qu’il traite. Après étudiez le plus précisément chaque partie. Quand vous aurez compris le livre, vous comprendrez l’économie mieux que n’importe quel prix Nobel d’économie.

Voyez cette tribune comme une introduction à ce livre. J’écrirai dessus autant que les événements et le temps libre me le permettent. En ce qui me concerne, beaucoup d’événements ne peuvent pas être compris indépendamment des explications d’Hudson sur la financiarisation de l’économie occidentale. En fait, comme la plupart des économistes russes et chinois sont eux-mêmes formés par la théorie économique libérale, ces deux pays pourraient suivre le même chemin descendant que l’Occident.

Si vous mettez côté à côte l’analyse de la financiarisation de Hudson avec mon analyse de l’impact négatif de la délocalisation de l’emploi, vous allez comprendre que le chemin actuel que prend le monde occidental est un chemin vers la destruction ».

Paul Craig Roberts, le 1er février 2016

Titre original : The West Is Traveling The Road To Economic Ruin — Paul Craig Roberts

Traduit de l’américain par Vanessa de Seny

Correspondance Polémia – 4/02/2016 (via Les Brindherbes Engagés)

Quelques rappels :

L’asservissement par la dette : « La plupart des Américains sont des esclaves et ils l’ignorent » (The Economic Collapse)

[Ploutocratie] La finance, une route vers la ruine

La victoire annoncée du casino mondial (L. Held-Khawam)

Le vrai scandale des paradis fiscaux : les prix de transfert

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 51 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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9 commentaires pour L’Occident en marche vers la ruine économique (P. Craig Roberts)

  1. pol plot dit :

    C’est le combat de David contre Goliath… des peuples contre les puissants.
    Mais les puissants ne sont que 1% !

  2. minoral dit :

    Warren Buffett a dit que dans la lutte des classes sa classe à lui (celle des hyper-riches) avait gagné.

    Mais qu’a t elle gagné sinon la fin de son système inique et stérile ? où l’absence de pouvoir d’achat pour les classes populaires et moyenne fait qu’il n’y a plus de débouchés pour les biens et services….sauf dans les pays émergents mais ceux là sont frappés à leur tour par la crise !

    • zorba44 dit :

      Warren Buffett est au soir de sa vie. S’il a vraiment dit cela, il a dit la plus grande connerie de sa vie ; sa descendance ne jouira pas de cette manne financière destructrice.

      Le niveau de dettes atteint est auto-destructeur. Peut-être, à l’instar de ce que prévoyait la NASA il y a quelque temps (ou la CIA ? …trou de mémoire) le monde se sera auto-détruit en 2018 …il ne reste pas beaucoup de temps pour les actes de contrition.

      Jean LENOIR

      • MARGY dit :

        TOUTES LES DETTES BANCAIRES DE LA PLANETE VONT ETRE ANNULEES.
        APRES L’EVENEMENT HISTORIQUE QUI EST IMMINENT. TRES PEU DE PERSONNES SUR LA PLANETE SONT AU COURANT.
        Voici ci-dessous la nouvelle video de COBRA porte parole de notre organisation PREPARE FOR CHANGE
        qui vient de m’être adressée. La date n’y est pas mentionnée car elle a été mise sur Internet à la vue du grand public.
        En tant que Lightworkers, nous savons que le nouveau systeme financier va bientôt être mis en place ce mois de février 2016 même temps que l’annonce de la Nouvelle République des Etats-Unis d’Amérique.

        Je vous remercie de transmettre cette video au maximum afin que les personnes de votre connaissance suivent les conseils et garder le calme lors du RESET.

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  4. brunoarf dit :

    Il n’y a pas que la bulle boursière dans la vie.

    Il n’y a pas que la bulle bancaire.

    Il n’y a pas que la bulle chinoise.

    Il n’y a pas que la bulle immobilière.

    Il n’y a pas que la bulle de l’extraction pétrolière.

    Il n’y a pas que la bulle de l’art contemporain.

    Il n’y a pas que la bulle du secteur de l’acier.

    Il y a aussi la bulle obligataire.

    Lundi 8 février 2016, la France a lancé trois emprunts sur les marchés internationaux. Résultat :

    Quand la France lance un emprunt à 3 mois, le taux d’intérêt est de – 0,359 %.

    Autrement dit : les investisseurs perdent de l’argent en prêtant de l’argent à la France ! C’est la France qui gagne de l’argent quand elle emprunte !

    Quand la France lance un emprunt à 6 mois, le taux d’intérêt est de – 0,376 %.

    Quand la France lance un emprunt à 1 an, le taux d’intérêt est de – 0,426 %.

    La France s’endette depuis fin août 2014 à des taux négatifs sur des échéances de court terme, ce qui signifie que les investisseurs, qui cherchent à tout prix des placements sûrs, perdent de l’argent en prêtant à la France, pour qui emprunter sur ces échéances devient rémunérateur.

    http://www.romandie.com/news/Bonds-la-France-a-emprunte-6781-mrd-EUR-a-court-terme-lundi/674517.rom

    Mardi 9 février 2016 :

    Japon : taux négatif des obligations d’Etat à 10 ans, du jamais vu.

    http://www.romandie.com/news/Japon-taux-negatif-des-obligations-dEtat-a-10-ans-du-jamais-vu/674639.rom

    • Hé oui Bruno, le monde est entré dans l’ère des taux négatifs… c’est à la fois un symptôme et un facteur de crise systémique sans précédent, du jamais vu !

      • zorba44 dit :

        Bonjour Olivier,

        Merci de me permettre d’exprimer une demande (urgente) de 10,000,000 € à un an par le canal de votre blog. Taux garanti = -0,3% (intérêt de 30,000 € prélevé de suite) plus une garantie de 15% sur le retour du placement des seuls intérêts en or.
        Mieux que Madoff car il n’y a aucun risque de perte.

        Fermeture des souscriptions 15 mars … et rendez-vous dans un an!

        Jean LENOIR

  5. Ping : L'Occident en marche vers la ruine écono...

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