Ce n’est pas en arrosant les terrains de golf que l’on fait pousser les légumes des jardins ouvriers (B. Bertez)

Bruno Bertez exprime très bien ce qu’est cette crise : une crise non de l’offre, comme on voudrait nous le faire croire, mais de la demande. De la demande solvable. Le capitalisme financier a engraissé la caste des rentiers (le 1%) en ruinant les classes moyennes et populaires. Mais ce que cette ploutocratie n’a pas compris, c’est qu’en creusant les déséquilibres et les inégalités, elle va provoquer sa propre ruine. La fuite en avant par l’endettement, dans laquelle elle s’est lancée à corps perdu, ne fera qu’alourdir la facture finale. Plus dure sera la chute. On ne peut faire monter indéfiniment un château de cartes. OD

Panhandle Drought 17 BRO

« La crise que nous traversons n’est pas différente de celle des années 30.

C’est une crise de surproduction, d’insuffisance de la demande, crise du chômage, crise de l’excès de dettes, etc., etc. Si la similitude avec la situation des années 30 n’est pas claire pour le public, c’est parce que l’on a changé les noms, les désignations. On a tordu le vocabulaire. La crise de surproduction est occultée par l’usage idéologique de son homologue pêché dans la mare gribouillesque du docteur Diafoirus, on l’appelle « insuffisance de hausse des prix », « pression déflationniste ».

De cette façon, le public ne fait pas le lien avec la réalité qu’il côtoie chaque jour, réalité du chômage, de la destruction de son épargne et du retour en arrière sur les gains acquis dans le passé. On le plonge dans une abstraction pseudo-scientifique, afin qu’il soit incapable de faire la liaison entre ce qu’il voit, son expérience, et ce que l’on verbalise, ce que l’on met en mots. Il faut disjoindre, empêcher de nommer, afin de tromper.

Si la hausse des prix est insuffisante, si les prix ont tendance à baisser, c’est parce que l’offre est supérieure à la demande, c’est donc, en langage clair, parce qu’il y a surproduction, et ceci explique que l’on mette les usines et les travailleurs au chômage, au rebut. Cette chose magique que l’on appelle « déflation » n’est rien d’autre que cela, une crise de surproduction.

inflation deflation

On a investi n’importe comment, on a fait n’importe quoi, à la faveur des taux d’intérêts ultra bas, attiré par l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché et par des marges de rentabilité supérieures à celles que l’on pouvait obtenir dans les vieux pays. Progrès technologique, crédit gratuit, mondialisation et cynisme à courte vue se sont complétés pour créer plus de capacités productives que la demande ne pouvait absorber. Innovation, productivité, argent bradé, voire donné, prix du travail serré au plus juste par la mise en concurrence féroce des travailleurs, tout cela a contribué à la formation d’un « slack », le « slack », c’est le nom que les Diafoirus donnent à l’excès des capacités de production en regard de la demande solvable. Le « slack », retenez bien, c’est l’ennemi..

En régime économique normal, gouverné par les règles du marché non faussé, le progrès efface ses traces en marchant : les capacités de production nouvelles plus efficaces supplantent les installations anciennes et le capital que ces installations représentent est dévalorisé, détruit. C’est la destruction de ce qui est périmé par le progrès et il n’y a rien à redire, c’est normal, c’est la loi de la vie, le neuf remplace le vieux, ce qui est plus adapté remplace ce qui l’est moins. Mais si, politiquement, vous vous opposez aux destructions parce que les capitalistes concernés sont vos copains et si la Banque Centrale fournit des crédits gratuits même aux capitalistes inefficaces, alors les destructions n’ont pas lieu, le vieux est maintenu en vie artificiellement. Les installations anciennes coexistent avec les nouvelles et forcément un excédent se forme, un « slack » se constitue. Ce n’est pas la loi du marché qui produit le « slack », c’est son inverse, le fait que l’on s’oppose au jeu des marchés par la politique des copains et des coquins et par le crédit surabondant ; c’est le fait que l’on veut bien l’innovation et le progrès, mais on refuse la destruction, la mort de ce qui est obsolète, périmé. C’est la conséquence d’un non-fonctionnement du marché et la conséquence du caractère corporatiste, malthusien, du jeu politique. Le crédit bradé, la monnaie surabondante et les liaisons entre les politiciens et les milieux d’affaires sont au cœur de la crise. Ils ont laissé en vie des entreprises qui devaient fermer et s’accumuler une masse de dettes improductives qui paralyse et asphyxie l’activité.

Tout ceci a deux aspects inséparables. Le premier est ce que l’on voit, les usines qui ferment, les hommes mis au rencart, les déclassements, les chutes de niveau de vie et le second, c’est ce que l’on ne voit pas, la croissance des passifs, des dettes, des promesses que l’on ne peut tenir et le maintien économiquement abusif des droits du capital. L’actif, c’est ce que l’on voit, le passif, c’est ce que l’on doit. Et dans un système en crise, la crise est crise de ce bilan, crise de la balance entre l’actif et le passif. On a promis : on doit plus que l’on ne peut assumer ; on a laissé se gonfler des créances, des capitaux que l’on ne peut honorer, c’est à dire que l’on ne peut leur procurer la rentabilité et les remboursements promis. On confère des droits à prélever que les revenus et les cash-flows ne permettent plus d’honorer…

Lors de la survenue de la phase aiguë de la crise, en 2008, on a réagi en masquant l’écart entre ce qui était promis et ce qui pouvait être honoré par la création de monnaie, par la substitution des gouvernements et des Banques Centrales aux agents économiques en perdition et, ensuite, on a tenté de fuir en gonflant, en augmentant le crédit lui-même. On a créé une masse colossale de nouvelles dettes et on a soufflé dans le prix, on a inflaté les cours de Bourse. Pendant 7 ans ! Créer une nouvelle masse de dettes, c’est créer encore plus de droits et de promesses de remboursement, faire monter les cours de bourse, c’est enfler la fortune de ceux qui ont déjà du capital et qui ont accès au crédit surabondant. Bref, on a fait deux choses, augmenter la fortune des créanciers qui ont permis la croissance de la masse de dettes et augmenter la fortune de ceux qui avaient des actifs boursiers et accès au crédit pour en acheter plus !

C’est à dire que l’on a traité le problème de la crise en rendant le sommet, les élites, les 1%, les ploutocrates, les kleptocrates, bien plus riches qu’ils ne l’étaient avant. On a augmenté le besoin de rentabilité et de prélèvement sur les masses, on a alourdi le poids que la base devait supporter ! Et pour la masse, on a imposé ce que l’on appelle l’austérité. Bref, on a augmenté la charge que l’âne devait porter en diminuant la quantité de foin à laquelle il avait droit.

Le problème est que l’on marche sur la tête et que marcher sur la tête, cela ne peut durer longtemps. L’origine de la surproduction, l’origine de la tendance à la déflation, l’origine du « slack », c’est le fait que les masses n’achètent pas assez. Ce sont elles qui font doublement tourner la machine économique :

  • 1) elles produisent, elles travaillent, mais aussi
  • 2) elles achètent, elles consomment, elles font rouler la bicyclette.

Et la surproduction, en tant que phénomène économique, prend naissance au niveau de la masse, au niveau de la base, au niveau des 99%.

On voit l’aberration de la politique suivie par les Gribouille qui nous gouvernent, politiciens et banquiers, ils augmentant la masse de capital (actions et dettes) dans le système, ils produisent une bulle gigantesque de droits à prélever, de capital et, en même temps, ils contractent ou tentent de contracter les ressources, les revenus, les pouvoirs d’achat de ceux qui font tourner la machine, de ceux qui tournent la roue qui permet d’extraire les cash-flows et le profit dont le capital a besoin pour se maintenir en vie !

La déflation, la surproduction, le « slack » se forment à la base de l’économie et ce n’est pas en enrichissant la tête, le sommet, les 1%, que vous résoudrez les problèmes. Les QE, les taux zéro, les effets de richesse que vous essayez de créer au sommet ne concernent pas la base, ils n’allègent pas le fardeau, au contraire. Essayer de stimuler l’inflation, de stimuler la demande en donnant de l’argent à ceux qui en ont déjà trop et qui ne peuvent en gaspiller plus est une colossale erreur intellectuelle.

reaganomics

L’insuffisance de dépenses de la base est la cause de la situation de crise et ce n’est pas en donnant plus de pouvoir d’achat au sommet qui n’en a pas besoin que vous sortirez de la crise, vous ne ferez que la renforcer ! Faire des bulles de richesse pour les ultra riches ne donne rien aux pauvres et, à partir d’un certain stade, la fable des abeilles de Mandeville est déplacée, elle ne traduit plus le fonctionnement du système. La crise prend naissance dans la rue, dans les rues, dans Main Street et ce n’est pas en arrosant Wall Street que vous ferez pousser les Green Shoots dans Main Street. Arroser les terrains de golf ne fait pas pousser les légumes des jardins ouvriers. C’est le bas, ce sont les gens d’en bas qui font la vélocité de la monnaie, ce sont eux qui la font tourner, ce ne sont pas les 1%. Ce ne sont pas les chevaux ou les Ferrari des Princes qui font que l’économie tourne vite ou pas, ce sont les ânes du peuple.

Les QE, les taux zéro, les politiques monétaires, les effets de richesse ne jouent qu’à la marge, une marge infime et, avant même qu’ils ne soient mis en œuvre, ils étaient condamnés. Pourquoi ? Parce déjà avant, la base, le peuple, était trop endetté en regard de ses possibilités de remboursement, trop endetté en regard de ses revenus disponibles. Et ce, avant même que l’on ne commence à l’appauvrir encore plus par ce que l’on fait maintenant : la destruction de ses retraites.

Ce que nous expliquons en termes de l’homme de la rue est pointé par Steve Keen en langage d’économiste : les politiques comme les QE sont insensées, elles prétendent résoudre la crise en inflatant les prix des assets, alors que ces prix excessifs des assets constituent le symptôme même de la bulle qui a provoqué la crise.

“Rather than effective remedies, we’ve had inane policies like QE, which purport to solve the crisis by inflating asset prices when inflated asset prices were one of the symptoms of the bubble that caused the crisis. We’ve seen Central Banks pump up private bank reserves in the belief that this will encourage more bank lending when (a) there’s too much bank debt already and (b) banks physically can’t lend out reserves.”.

On ne peut continuer à rechercher un effet de richesse, un enrichissement des riches, en plongeant le peuple encore plus dans la servitude de la dette, c’est pourtant ce que va encore tenter de faire Draghi dans une ou deux semaines« .

Bruno Bertez, le 21 février 2016 (via Le Blog à Lupus)

Lire aussi :

Pourquoi Draghi est un âne

 

draghi-bce-bazooka

 

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 51 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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7 commentaires pour Ce n’est pas en arrosant les terrains de golf que l’on fait pousser les légumes des jardins ouvriers (B. Bertez)

  1. van Mulders dit :

    Il nous faut revenir à l’essentiel… Préparons-nous car le château de carte va s’effondrer, les rustines vont se décoller… Si vous ne pouvez pas vous préparer en achetant de l’or, des conserves, etc… Il vous faudra réapprendre à cultiver. Ensuite refaire ce qui était peut-être la vraie vie… comme « la petite maison dans la prairie » afin de retrouver le « bien-être » !

  2. zorba44 dit :

    S’il n’est pas dit, en langage clair, qu’on ne comprend pas c’est alors que l’eau n’est pas eau, l’oxygène n’est pas oxygène, que le rayonnement du soleil n’est pas rayonnement du soleil…

    C’est finalement confondre, dans l’effondrement, l’endogène et l’exogène.

    Bien sûr qu’au final tout le monde, absolument tout le monde paie d’addition des dettes mais ceux qui ont monté ce système de ponzi insensé sont les seuls à en avoir profité, gavés d’argent au point que les oies grasses paraissent des oisillons décharnés.

    Dans le chaos ces ultra-riches sont des léviathans à détruire.

    Jean LENOIR

  3. anto dit :

    merci a vous …je n ai pas votre plume et votre orthographe pour m exprimé comme vous sur tout c est sujet que je comprend par contre très bien mais je vous dit mille merci pour votre travail …je me sens moins seul..encore merci pour le vrai travail journalistique et la deuxième approche des choses que vous donner au gens …cordialement antony

  4. Oui cette crise actuelle est une crise de sur production du à un exces de monnaie.
    Non, cette crise est très différente de 1929 car en 1929 c’était une crise conjoncturelle de sur production.
    De nos jours c’est une crise structurelle de sur production.
    En 1929, l’injection de liquidités (plus d’endettement) aurait résolue la crise, de nos jours plus d’endettement l’agrave de jour en jour.
    De nos jour il y a trop de monnaie en 1929 il n’y en avait pas assez….
    Donc en 1929, il suffisait d’en créer.
    En 2016, il faut en détruire.
    La crise de 2016 est donc infiniment plus grave qu’en 1929.
    Les 2 crises sont en réalité fondamentalement différente !

  5. José dit :

    Et la Californie a même son Dust bowl…

  6. luomo dit :

    Loi Travail : Faut arrêter les Khomri….Signez la pétition !

    http://loitravail.lol/

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