Hypernormalisation – Pourquoi il ne se passe rien !

NOUVELLEAKS par Slobodan Despot : Pourquoi il ne se passe rien !

« Nous nous sentons dépossédés comme citoyens, trompés comme électeurs, exploités comme consommateurs, empoisonnés comme patients. Notre environnement est tissé de faux-semblants. Malgré les catastrophes qui menacent et les révélations fracassantes sur la corruption du système, rien ne change, personne ne bouge. Pourquoi ? Sommes-nous tous paranos, ou notre monde se serait-il mis à marcher selon d’autres règles ?

Voici un an déjà, un film documentaire essayait de donner un sens à cette suspicion que chacun rumine sans oser l’exprimer ouvertement. Hypernormalisation d’Adam Curtis est produit par la BBC et cela constitue un utile sauf-conduit. S’il provenait d’une petite production «alternative», il eût vraisemblablement fini au purgatoire du conspirationnisme.

Curtis est un reporter audiovisuel original, connu et primé. Souvent taxé de gauchisme, lui-même se reconnaît plutôt des penchants conservateurs-libertariens. Son dernier opus témoigne d’une ambition vertigineuse de compréhension du monde actuel, tant par sa thèse que par sa longueur (2h45). Il dépeint une «grande rupture» qui serait survenue, selon lui, à l’orée des années 1970, lorsque la société industrielle est devenue trop complexe et menaçait d’échapper à tout contrôle.

Le film s’ouvre sur une tempête d’images incohérentes. Entre absurde et horreur, le narrateur pose la question unique qui sera le fil rouge de son itinéraire à travers la postmodernité. Pourquoi ne se passe-t-il rien ? Comment se fait-il que nous n’ayons plus aucune vision d’un avenir différent ou meilleur ? Il livre d’emblée sa thèse, qu’il illustrera au cours de neuf chapitres en apparence éclatés :

«Politiques, financiers et utopistes technologiques, plutôt que de faire face aux complexités du monde, ont battu en retraite. Au lieu d’affronter la réalité, ils ont construit une version plus simple du monde.»

Pour les élites, c’était une manière de préserver et de conforter leur pouvoir. Pour les gens ordinaires, un oreiller de paresse :

«Nous les avons tous suivis, parce que la simplicité était rassurante.»

L’idée générale qui a germé dans les têtes de la technocratie anglo-saxonne et de ses ramifications globales était qu’«on pouvait gérer le monde comme un système stable».

Cette stabilisation impliquait la mise au rebut de la politique, trop aléatoire. Les structures de gouvernement devaient s’effacer devant les structures de gestion. Celles-ci consistaient, dans le monde occidental, en une alliance entre la haute finance et la révolution informatique, offrant d’emblée des moyens de surveillance et de contrôle inouïs à des conglomérats de puissance totalement opaques. Les ex-hippies régnant dans la Silicon Valley ont habillé cette main de fer d’un psychédélique gant de velours.

Résultat observable par tous: le remplacement global des produits universellement accessibles et organiques par des produits d’ingénierie calibrés, brevetés et élevés hors-sol, qu’il s’agisse de tomates ou de gouvernants de synthèse du modèle Macron®. (1)

La réalité ? On n’en a plus besoin

La neutralisation des pouvoirs publics par les structures invisibles supposait donc la construction d’un univers de façade où les rites et les valeurs de la société «ancienne» apparaîtraient préservés, mais seraient désactivés comme des armes d’exposition. La gestion de la perception allait devenir une discipline ayant pignon sur rue, hautement lucrative pour les entreprises de relations publiques. La frontière entre finance et politique, politique et médias, science et fiction, manipulation et recherche, allait peu à peu s’estomper. Bref, au mensonge de circonstance allait succéder un mensonge structurel. Et, par-delà l’appareil de cerveaulavage médiatique, l’ensemble des élites allait y contribuer.

«Les militants, les artistes, les musiciens et toute notre contreculture devinrent parties intégrantes de la manipulation, parce qu’eux aussi s’étaient retirés dans un monde de faux-semblants. C’est pourquoi cette opposition n’avait aucun effet et n’induisait aucun changement. Mais ce repli dans le rêve allait permettre à des forces obscures et destructives de croître et de prospérer dans le monde extérieur.»

Comme dans l’URSS en phase terminale, la plupart des Occidentaux avisés savaient ou sentaient que le système courait à sa perte, mais se pliaient faute d’alternative à une version virtuelle et lénifiante de leur propre modèle. En Union soviétique, cette fiction gestionnaire (jusqu’à l’effondrement final) fut appelée, justement, l’hypernormalisation.

«Vous étiez tellement un rouage du système qu’il était impossible de voir au-delà.»

Lorsque les représentations médiatiques (au sens large, comprenant la formation, la recherche et les faiseurs d’opinion) sont calquées sur la réalité objective, elles sont variées et conflictuelles. Lorsqu’elles visent à entretenir un simulacre sur lequel tout le monde s’entend tacitement, elles vont nécessairement toutes dans le même sens.

D’où le remplacement du discours réaliste par un discours politiquement correct. D’où l’appauvrissement et l’abêtissement spectaculaires des programmes culturels, médiatiques et scolaires. Un effondrement qui se chiffre aujourd’hui en pertes sèches de quotient intellectuel dans les populations occidentales. La mutilation délibérée des capacités de mémoire et de discernement est compensée et masquée par une hypermoralisation générale et la multiplication de tabous de pensée et de langage. En quelques années, nous avons annihilé le travail de plusieurs siècles d’éducation à la raison.

Curtis illustre de manière saisissante l’emprise des fictions moralisantes sur la conscience commune. Il narre entre autres la montée en épingle d’un «méchant à notre goût» qu’on aimait à détester: Mouammar el-Kadhafi — bad boy narcissique et donc consentant à son rôle —, puis sa «rédemption» opportune au profit de l’Occident à la veille de l’invasion de l’Irak. Pour être subitement reconnu comme chef d’Etat honorable, et même comme philosophe, il lui avait suffi de revendiquer à la face du monde l’attentat de Lockerbie, dont tout le monde, à commencer par lui-même, savait qu’il n’était sans doute pas coupable !

On comprend pourquoi un «ennemi utile» aussi encombrant devait absolument être éliminé. Ce fut la mission, en l’occurrence, des services français, sous le couvert de lynchage par les milices locales. De même que — ceci n’est pas dans le film —, l’asset de la CIA Oussama Ben Laden devait disparaître sans laisser ni témoignage ni trace. Du coup, le seul «document» attestant de sa traque et de sa mort demeure le film de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty. Un bon film… de fiction.

Dans le sillage de ces jeux d’ombres, l’actualité internationale ressemble de plus en plus à des numéros de prestidigitateurs ou de marionnettes, où d’épouvantables méchants occupent toute la scène avant d’être remplacés par d’autres une fois leur partition accomplie… et de disparaître (pour de bon) dans le néant. Ceausescu fusillé, Saddam pendu, Kadhafi empalé, Milošević sans doute empoisonné, Ben Laden jeté dans l’océan… pour que son Al Qaïda puisse redevenir un allié officiel de l’Occident ! »

Slobodan Despot, ANTIPRESSE, le 5 novembre 2017 (via Le Blog à Lupus)

Note :

  1. Savourer à ce propos la dernière bouffonnade «hors sol» du Conseil fédéral sur l’«ouverture» ultralibérale du marché agricole suisse.

Rappel :

Je ne sors plus sans ma boîte de pilules contre la dissonance cognitive

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 52 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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12 commentaires pour Hypernormalisation – Pourquoi il ne se passe rien !

  1. Robert dit :

    Il ne se passe rien parce que s’installe doucement une « dictature douce », parce que le citoyen moyen est désinformé – en outre abêti par le système – et ne perçoit pas la subtilité des manœuvres de l’oligarchie mondiale : à cet égard l’élection de Macron est un cas d’école !
    Il ne se passe rien parce que pour faire la révolution il faut n’avoir plus rien à perdre, ce qui n’est pas encore le cas du plus grand nombre…
    L’explosion sociale peut venir de la c… de trop, par exemple la récente proposition ayant germé dans des esprits malades de faire payer un « loyer fictif » aux propriétaires (56 % des ménages !)…

  2. josephhokayem dit :

    A reblogué ceci sur josephhokayem.

  3. téléphobe dit :

    1984 + 33 = 2017 ;o)

  4. brunoarf dit :

    Demain, tous crétins ? La chaîne Arte diffusera, samedi 11 novembre à 22h35, en partenariat avec Le Monde, un documentaire au titre en apparence potache, mais dont le sujet est d’une singulière gravité.

    Le film expose les travaux de chercheurs français et américains montrant que l’érosion récente des capacités cognitives des populations occidentales est, en partie au moins, liée à l’exposition à certains perturbateurs endocriniens.

    http://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/11/07/le-film-demain-tous-cretins-diffuse-sur-le-site-du-monde_5211264_1650684.html

    S’agissant de l’évolution du quotient intellectuel (QI) dans la population générale, nous ne disposons pas de beaucoup de données très solides – c’est-à-dire obtenues sur de grands échantillons de population, sur de longues périodes et en utilisant les mêmes méthodes. Mais à peu près toutes les informations qui sont à notre disposition suggèrent que le QI, après avoir augmenté pendant des décennies, est désormais en baisse. Et ce, depuis la dernière décennie du XXe ou le début du XXIe siècle.

    Les informations les plus solides viennent de la Finlande, où des générations de conscrits sont testées, chaque année au même âge, depuis 1988. Une analyse de ces données publiée en 2013 montre une baisse des capacités cognitives de 2 à 5 points entre 1996 et 2009, selon le type de test. En France, une étude conduite sur une petite cohorte d’adultes suggère une baisse de 3,8 points de QI au cours de la dernière décennie, assez cohérente avec ces chiffres… D’autres travaux, dans d’autres pays, vont dans le même sens.

    http://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/11/06/barbara-demeneix-il-n-est-plus-possible-de-nier-l-effet-de-l-environnement-sur-le-cerveau_5210963_1650684.html

  5. Hervé dit :

    On nous rebat les oreilles à longueur de « flash infos » (infaux) avec la comédie des rivalités politiciennes, les faux ballets diplomatiques, la valse des « tweets » et des Unes de magazines (voir celle du Time « Macron prochain leader de l’Europe » MDRRR)… alors que tout se passe en coulisses et de manière breaucoup plus brutale et prosaïque…

  6. ronaldorr dit :

    Le film est très intéressant, dommage qu’il ne détaille pas le pedigree de Kissinger dont le rôle diabolique au Proche Orient est bien décrit mais sans aller jusqu’au bout (Kissinger est juif et il travaille pour Israël)

  7. Ping : Hypernormalisation – Pourquoi il ne se passe rien ! — Olivier Demeulenaere – Regards sur l’économie | INSURRECTION PACIFIQUE

  8. brunoarf dit :

    A propos du soi-disant « modèle allemand » :

    L’Association fédérale pour les sans-abri tire la sonnette d’alarme.

    2016 : il y avait 860 000 sans-abri en Allemagne. La moitié d’entre eux sont des migrants.

    2018 : il y aura 1,2 million de sans-abri en Allemagne.

    Près de 20% de la population allemande, soit 16 millions de personnes, sont menacées par la pauvreté, indiquait l’office fédéral de la statistique la semaine passée.

    Mercredi 15 novembre 2017 :

    Jusqu’à 1,2 million de sans-abri en Allemagne l’an prochain ?

    Le nombre de sans-abri devrait atteindre 1,2 million de personnes en 2018 en Allemagne. La crise du logement prend de l’ampleur, indique ainsi l’association fédérale pour les sans-abri dans un rapport…

    Ce document est rendu public alors que s’accroît l’inquiétude face à la hausse du taux de pauvreté et la capacité du pays à intégrer quelque 1,1 million de migrants qui sont entrés sur le territoire allemand au cours de deux dernières années.

    L’association caritative indique que plus de 860.000 personnes ne disposaient pas d’un logement en 2016, soit une hausse de 150% par rapport à 2014. La moitié d’entre eux sont des migrants.

    Quelque 52.000 personnes vivaient dans la rue l’an passé, soit une augmentation d’un tiers par rapport à 2014.

    Selon les estimations, le nombre de personnes hébergées dans des foyers et des centres d’accueil devrait augmenter de 40% supplémentaires d’ici l’an prochain en raison de la hausse des loyers, de la réduction du parc des logements sociaux, et du nombre croissant de migrants obtenant le statut de réfugiés et de fait éligibles à un logement.

    Le nombre de nouveaux arrivants a accentué la tendance, précise l’association tout en dénonçant également des « erreurs » dans la politique du logement.

    Près de 20% de la population allemande, soit 16 millions de personnes, sont menacées par la pauvreté, indiquait l’office fédéral de la statistique la semaine passée…

    http://www.boursier.com/actualites/economie/jusqu-a-1-2-million-de-sans-abri-en-allemagne-l-an-prochain-37397.html

    Traduction en langue française du titre de l’article :

    « Le nombre de sans-abri augmente rapidement. »

    En 2016, leur nombre a atteint 860 000 personnes. Depuis 2014, il s’agit d’une augmentation de 150%, soit une augmentation de 500 000 personnes, principalement due aux nombreux réfugiés qui ont jusqu’ici cherché en vain un foyer permanent pour eux-mêmes.

    L’Association fédérale pour les sans-abri prévoit même que ce nombre augmentera de 350 000 pour atteindre 1,2 million d’ici 2018. Thomas Specht, directeur du groupe de travail de l’association, a déclaré :
    « L’immigration a dramatiquement aggravé la situation générale, mais les principales causes de pénurie de logements et d’augmentation des sans-abri sont dans la politique du logement, qui a été oubliée en Allemagne pendant de nombreuses années».

    L’article en langue allemande :

    http://www.sueddeutsche.de/wirtschaft/obdachlosigkeit-zahl-der-wohnungslosen-steigt-rasant-1.3748860

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