Le Venezuela et ses voisins peuvent-ils survivre à la guerre qui s’annonce ? (Th. Meyssan)

« La crise qui déstabilise le Venezuela, comme celles qui commencent au Nicaragua et à Haïti, doit être analysée pour y faire face. Thierry Meyssan revient sur les trois hypothèses interprétatives et argumente en faveur de l’une d’entre elles. Il évoque alors la stratégie des États-Unis et la manière de l’affronter.

Aujourd’hui le Venezuela est divisé entre deux légitimités, celle du président constitutionnel Nicolas Maduro et celle du président de l’Assemblée nationale, Juan Guaidó.

Ce dernier s’est autoproclamé président par intérim prétendument en vertu des articles 223 et 233 de la Constitution. Il suffit de lire ces articles pour constater qu’ils ne s’appliquent aucunement à son cas et qu’il ne peut en tirer de légitimité pour la fonction à laquelle il prétend. Il est toutefois reconnu en cette fonction usurpée, par les États-Unis, le Groupe de Lima et une partie de l’Union européenne.

Certains soutiens de Nicolas Maduro assurent que Washington reproduit le renversement d’un gouvernement de gauche sur le modèle de ce qu’il fit contre Salvador Allende, en 1973, à l’époque du président Richard Nixon.

D’autres, réagissant aux révélations de Max Blumenthal et Dan Cohen sur le parcours de Juan Guaidó [1], pensent au contraire qu’il s’agit d’une révolution colorée comme on en a vu sous la présidence de George W. Bush.

Or, face à une agression par un ennemi beaucoup plus fort que soi, il est crucial d’identifier ses objectifs et de comprendre ses méthodes. Seuls ceux qui sont capables d’anticiper les coups qu’ils vont recevoir ont des chances de survivre.

Trois hypothèses dominantes

Il est tout à fait logique pour les Latino-américains de comparer ce qu’ils vivent avec ce qu’ils ont déjà vécu, comme le coup d’État chilien de 73. Mais ce serait risqué pour Washington de reproduire, 46 ans plus tard, le même scénario ; ce serait une erreur parce que tout le monde connaît aujourd’hui les détails de cette imposture.

De même, la révélation des liens de Juan Guaidó avec la National Endowment for Democracy et l’équipe de Gene Sharp fait d’autant plus penser à une révolution colorée que le Venezuela en a connu une qui échoua, en 2007. Mais précisément, ce serait risqué pour Washington de tenter de rejouer 12 ans plus tard un plan qui a déjà perdu.

Pour comprendre les intentions de Washington, nous devons d’abord connaître son plan de bataille.

Le 29 octobre 2001, c’est-à-dire un mois et demi après les attentats de New York et du Pentagone, le secrétaire US à la Défense Donald Rumsfeld créa le Bureau de transformation de la force (Office of Force Transformation) dont la mission était de révolutionner les armées US, de changer leur mentalité de manière à répondre à un objectif radicalement nouveau qui assure aux États-Unis leur suprématie sur le monde. Il confia cette charge à l’amiral Arthur Cebrowski qui avait déjà assuré la mise en réseau digital des unités militaires et avait participé, dans les années 90, à l’élaboration d’une doctrine de la guerre en réseau (Network-centric warfare) [2].

Cebrowski arrivait avec une stratégie élaborée au préalable qu’il présenta non seulement au Pentagone, mais un peu partout dans les académies militaires. Quoi que très important, son travail interne aux armées ne fut pas médiatisé jusqu’à un article de Vanity Fair. Par la suite, son argumentaire a été publié par son assistant Thomas Barnett [3]. Il va de soi que ces documents ne sont pas forcément fidèles à la pensée du Pentagone, qu’ils ne cherchent pas à l’expliquer, mais à la justifier. Toujours est-il que l’idée principale est que les États-Unis vont prendre le contrôle des ressources naturelles de la moitié du monde, non pas pour les utiliser eux-mêmes, mais décider qui pourra les utiliser. Pour ce faire, ils devront priver ces régions de tout autre pouvoir politique qu’eux-mêmes et donc détruire toutes les structures étatiques qui s’y trouvent.

Officiellement, cette stratégie n’a jamais été mise en œuvre. Pourtant ce à quoi nous assistons depuis vingt ans correspond précisément au livre de Barnett . D’abord, dans les années 80 et 90, ce fut la destruction de la région africaine des « Grands lacs ». Nous n’avons retenu que le génocide rwandais et ses 900 000 morts, mais la région entière a été dévastée dans une longue série de guerres qui firent au total 6 millions de morts. Ce qui est très étonnant, c’est que 20 ans plus tard, de nombreux États n’ont toujours pas retrouvé leur souveraineté sur l’ensemble de leur territoire. Cet épisode est antérieur à la doctrine Rumsfeld-Cebrowski. Nous ne savons donc pas si le Pentagone avait prévu ce qui est advenu ou si c’est en détruisant ces États qu’il a conçu son plan. Par la suite, dans les années 2000-10, ce fut la destruction du « Moyen-Orient élargi », cette fois après la doctrine Rumsfeld-Cebrowski. Bien sûr, on peut croire qu’il s’est agi d’une succession d’interventions « démocratiques », de guerres civiles et de révolutions. Mais, outre que les populations concernées contestent la narration dominante de ces événements, nous constatons là aussi que les structures étatiques sont détruites et que la paix ne revient pas avec la fin des opérations militaires. Désormais, le Pentagone évacue le « Moyen-Orient élargi » et prépare son déploiement dans le « Bassin des Caraïbes ».

Bon nombre d’éléments atteste que notre compréhension antérieure des guerres de George W. Bush et de Barack Obama était fausse alors qu’ils correspondent parfaitement avec la doctrine Rumsfeld-Cebrowski. Cette lecture des événements n’est donc pas le fruit d’une coïncidence avec la thèse de Barnett et nous oblige à repenser ce à quoi nous avons assisté.

Si nous adoptons cette manière de penser, nous devons envisager que le processus de destruction du Bassin des Caraïbes a débuté avec le décret du président Barack Obama, le 9 mars 2015, selon lequel le Venezuela menace la sécurité nationale des États-Unis d’Amérique [4]. Cela paraît assez ancien, mais ce ne l’est pas en réalité. Ainsi, le président George W. Bush a signé le Syrian Accountabilit Act en 2003, mais les opérations militaires en Syrie n’ont débuté que 8 ans plus tard, en 2011. Ce temps a été nécessaire à Washington pour créer les conditions des troubles.

Les attaques contre la gauche avant 2015

Si cette analyse est juste, nous devons envisager que les éléments antérieurs à 2015 (le coup d’État contre le président Hugo Chávez en 2002, la tentative de révolution colorée en 2007, l’opération Jéricho en février 2015, et les premières manifestations des guarimbas) répondaient à une autre logique, tandis que ceux survenus après (le terrorisme des guarimbas en 2017) se situent dans ce plan.

Ma réflexion se fonde également sur ma connaissance de ces éléments.

Ainsi, en 2002, je publiais une analyse du coup d’État qui relatait le rôle des États-Unis derrière Fedecamaras (le patronat vénézuélien) [5]. Le président Hugo Chávez voulut vérifier mes informations et m’envoya deux émissaires à Paris. L’un est devenu général et le second est aujourd’hui une des plus hautes personnalités du pays. Mon travail fut utilisé par le procureur Danilo Anderson pour son enquête. Il fut assassiné par la CIA en 2004.

Identiquement, en 2007, des étudiants trostkistes débutèrent un mouvement contre le non-renouvellement de la licence de la radio-télévision de Caracas (RCTV). Nous savons aujourd’hui, grâce à Blumenthal et Cohen, que Juan Guaidó était déjà impliqué et qu’il avait reçu une formation des disciples du théoricien de la non-violence Gene Sharp. Plutôt que de réprimer les excès du mouvement, le président Hugo Chávez à l’occasion de la cérémonie de signature de l’ALBA le 3 juin lut, durant vingt minutes, un ancien article que j’avais consacré à Gene Sharp et sa conception de la non-violence au service de l’Otan et de la CIA [6]. Réalisant la manipulation dont ils faisaient l’objet un grand nombre de manifestants se retirèrent du combat. Niant maladroitement les faits, Sharp écrivit au président puis à moi. Cette initiative créa la confusion parmi la gauche états-unienne pour qui il était une personnalité respectable, sans lien avec le gouvernement US. Le professeur Stephen Zunes prit sa défense, mais face aux preuves, Sharp ferma son institut, laissant la place à Otpor et au Canvas [7].

Revenons à la période actuelle. Bien sûr, la récente tentative d’assassinat du président Nicolas Maduro fait penser à la manière dont le président Salvador Allende fut poussé au suicide. Bien sûr, les manifestations convoquées par le président de l’Assemblée nationale Juan Guaidó font penser à une révolution colorée. Mais ce n’est pas du tout contradictoire avec mon analyse. Ainsi, une tentative d’assassinat de Mouamar Kadhafi a précédé de peu les opérations militaires contre la Libye. Tandis que les disciples de Gene Sharp ont encadré les premières manifestations contre le président Hosni Moubarak en Égypte. ils y ont même distribué une version arabe de leur livret déjà utilisé dans d’autres pays [8]. Mais, ainsi que l’a montré la suite des événements, il ne s’agissait ni d’un coup d’État, ni d’une révolution colorée.

Se préparer à la guerre

Si mon analyse est exacte —et pour le moment, tout semble la vérifier—, il faut se préparer à une guerre non seulement au Venezuela, mais dans tout le Bassin des Caraïbes. Déjà le Nicaragua et Haïti sont déstabilisés.

Cette guerre sera imposée de l’extérieur. Elle ne visera plus à renverser des gouvernements de gauche au profit de partis de droite, même si les apparences seront d’abord trompeuses. La logique des événements ne fera pas de distinction entre les uns et les autres. Petit à petit, c’est toute la société qui sera menacée, sans distinction d’idéologie ou de classe sociale. Identiquement, il sera impossible aux autres États de la région de se tenir à l’écart de la tempête. Ceux qui croiront se protéger en servant de base arrière aux opérations militaires seront partiellement détruits. Ainsi, même si la presse en parle rarement, des villes entières ont été rasées dans la région de Qatif, en Arabie saoudite, bien que ce pays soit le principal allié de Washington au « Moyen-Orient élargi ».

Sur la base des conflits des Grands lacs africains et du Moyen-Orient élargi, cette guerre devrait se dérouler par étape.
- En premier lieu, détruire les symboles de l’État moderne en attaquant les statues et musées consacrés à Hugo Chávez. Cela ne fait pas de victimes, mais bouleverse les représentations mentales de la population.
- Puis acheminer des armes et rémunérer des combattants pour organiser des manifestations qui dégénéreront. La presse fournira après coup des explications invérifiables sur les crimes imputés au gouvernement contre lesquels des manifestants pacifiques se seraient soulevés. Il est important que les policiers croient avoir été l’objet de tirs de la foule et que la foule croie avoir été visée par la police parce que le but est de semer la division.
- La troisième étape sera d’organiser des attentats sanglants un peu partout. Très peu d’hommes sont nécessaires pour cela, il suffit d’avoir deux ou trois équipes qui circulent dans le pays.
- Ce n’est qu’alors qu’il sera utile d’envoyer sur place des mercenaires étrangers. Au cours de la dernière guerre, les États-Unis ont envoyé en Iraq et en Syrie au moins 130 000 étrangers auxquels se sont ajoutés 120 000 combattants locaux. Il s’agit d’armées très nombreuses quoique mal formées et entraînées.

Il est possible de se défendre puisque la Syrie y est parvenue. Plusieurs initiatives doivent être prise en urgence :

- D’ores et déjà, à l’initiative du général Jacinto Pérez Arcay et du président de l’Assemblée constituante Diosdado Cabello, des officiers supérieurs des armées vénézuéliennes étudient les nouvelles formes de combat (guerre de 4ème génération). Mais des délégations militaires doivent aller en Syrie constater par elles-mêmes comment les choses se sont passées. C’est très important car ces guerres ne ressemblent pas aux précédentes. Par exemple, à Damas même, la majeure partie de la ville est intacte comme si rien en s’était passé, mais plusieurs quartiers sont totalement dévastés comme Stalingrad après l’invasion nazie. Cela suppose des techniques de combat particulière.
- Il est essentiel d’établir l’union nationale de tous les patriotes. Le président doit s’allier à son opposition nationale et faire entrer certains de ses leaders dans son gouvernement. Le problème n’est pas de savoir si l’on apprécie ou non le président Maduro : il s’agit de se battre sous son commandement pour sauver le pays.
- L’armée doit former une milice populaire. Il en existe déjà une au Venezuela avec près de 2 millions d’hommes, mais elle n’est pas entraînée. Par principe, les militaires n’aiment pas confier des armes à des civils, mais seuls des civils peuvent défendre leur quartier dont ils connaissent tous les habitants.
- De gros travaux doivent être entrepris pour sécuriser les bâtiments de l’État, de l’armée et les hôpitaux.

Tout cela doit être entrepris d’urgence. Ces mesures sont longues à mettre en place et l’ennemi est déjà presque prêt ».

Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, le 12 février 2019

Notes :

[1] “The Making of Juan Guaidó : US Regime-Change Laboratory Created Venezuela’s Coup Leader”, Max Blumenthal & Dan Cohen, Grayzone Project, January 29, 2019.

[2] Transforming Military Force : The Legacy of Arthur Cebrowski and Network Centric Warfare, James R. Blaker, Greenwood, 2007.

[3] The Pentagon’s New Map, Thomas P.M. Barnett, Putnam Publishing Group, 2004.

[4] “Declaration of a National Emergency with Respect to Venezuela”, “Executive Order – Blocking Property and Suspending Entry of Certain Persons Contributing to the Situation in Venezuela”, by Barack Obama, Voltaire Network, 9 March 2015.

[5] « Opération manquée au Venezuela », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 mai 2002.

[6] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juin 2007.

[7] « Impérialistes de droite et impérialistes de gauche », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 25 août 2008.

[8] « Le manuel états-unien pour une révolution colorée en Égypte », Réseau Voltaire, 1er mars 2011.

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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7 commentaires pour Le Venezuela et ses voisins peuvent-ils survivre à la guerre qui s’annonce ? (Th. Meyssan)

  1. zorba44 dit :

    Pourvu que l’effondrement cataclysmique financier survienne avant…

    Ces litanies et théories de l’horreur fomentée, annoncées, n’en finissent plus de défigurer le paysage de l’histoire, déjà passablement noirci par des siècles de complots, de false flags…

    Stop !

    Jean LENOIR

  2. roc dit :

    je pense et ce n’est que mon avis que :
    l’Amérique a envahis l’Irak pour de mauvaise raison . ils l’ont fait avec en tête le pic de hubert et la raréfaction du pétrole .
    Washington est très tenté par un aventurisme militaire qui plongera le Nord de l’Amérique du Sud dans une guerre sans fin car ils veulent envahir le Vénézuela pour d’autre mauvaise raison ; contrôler qui auras le droit d’avoir accès au pétrole de ce pays .

    la crise de 2008 est a mon avis une crise du pétrole a moins de 30 $ le baril, une crise et un manque de pétrole pas chère et c’est ce qui vas faire s’effondrer l’économie .
    ils ne sont pas conscient que même eux ne peuvent rien confronté au lois de la thermodynamique .
    notre société dont les économie sont basée sur le pétrole sont condamnée a s’effondrer pour les même raisons qu’après 1929 ou l’économie mondiale s’est effondré a cause du manque de charbon que l’on pouvait extraire a un prix bas !

    je pense que si l’économie mondiale s’est relevé ce n’est du ni a l’effort de guerre ni a la reconstruction de l’Europe qui n’ont produit que plus de dettes mais a l’arrivée et a l’utilisation en masse du pétrole, une énergie a a fort pouvoir énergétique a bas prix !

    a moins de trouver une énergie a forte charge énergétique a un prix équivalent ou inférieur a 30 $ le baril nous nous retrouveront dans la situation d’un fort endettement comme en 1945 1948 sans l’énergie adéquate pour la rembourser !

    les USA ne doivent pas mettre la main ni sur l’Iran ni sur le Vénézuela sous peine de pouvoir contrôler le monde !
    l’Iraq ne leur suffiras pas car sa situation géographique ( proche de l’Iran ) et la dédollarisation en court de l’économie mondiale les les empêchera de l’exploiter a bas prix, a moins de 30$ le baril !

    • jacquart et jacaton dit :

      —-> qu’après 1929 ou l’économie mondiale s’est effondré a cause du manque de charbon que l’on pouvait extraire a un prix bas !

      « En prélude à l’effondrement du système monétaire international, le marché charbonnier s’achemine vers une implosion en raison de l’engorgement des marchés extérieurs avec le nombre croissant des fournisseurs en charbon, les progrès réalisés dans la productivité, et surtout la demande désespérément stagnante en charbon. La tension sur le marché est alors accentuée par la concurrence acharnée que se livrent les pays concernés, et surtout par l’absence totale de concertation entre les diverses politiques commerciales qui régissent le marché charbonnier tant au niveau des gouvernements que des industriels. Après avoir assisté à la crise de surproduction en 1925, à l’effondrement des prix britanniques, à de grandes grèves en Grande-Bretagne en 1926, et à la montée de la concurrence entre pays exportateurs de charbon, la Société Des Nations (sdn) tire la sonnette d’alarme en 1927, en préconisant déjà une politique coercitive en matière de commerce international du charbon. Cet aspect est peu connu, et contribuera peut-être à mieux connaître les origines de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (ceca) de 1952. En effet, la sdn présente deux rapports, l’un en 1929, et l’autre en 1932, dont la teneur rappelle étrangement les principes de base de la ceca. Ces rapports estiment que : « la solution unique consiste en un accord qui placerait les activités de l’industrie sous un contrôle international strict », c’est-à-dire :

      « accords entre les producteurs, à l’échelon international, sur la production, les marchés, et les prix.
      établissement d’une organisation internationale représentative des intérêts de tous : gouvernements, producteurs, mineurs, négociants et consommateurs.
      adoption de mesures tendant à harmoniser, sinon à unifier les salaires, les heures, et les conditions de travail des mineurs.
      abolition des restrictions artificielles existantes appliquées au commerce du charbon, et de la stimulation artificielle de la production.3 »

      5Aucune de ces recommandations n’a été retenue. Mais il est clair que l’idée d’une organisation internationale supervisant le marché charbonnier ne correspond pas à la mentalité de l’époque plus portée à la cartellisation. Les accords de principe que conseille la sdn, chose alors nouvelle pour l’époque, rappellent curieusement ceux qui vont être instaurés par la ceca comme la liste des prix de barème. La sdn met surtout en valeur l’impossibilité actuelle pour le marché charbonnier de fonctionner selon le principe de la libre concurrence et la nécessité d’admettre une coordination des plans charbonniers. En 1926, se crée l’Entente Internationale de l’Acier.

      6Les années 1927-1929 correspondent à la période d’achèvement de la reconstruction et à une conjoncture économique brillante qui masque les problèmes structurels. Les Charbonnages tournent à plein régime tout en poursuivant la politique de rationalisation dans la mesure du possible puisque leurs finances ne sont plus guère solides. Le bilan des politiques gouvernementales à la veille de la crise mondiale s’avère bien mitigé : leurs politiques monétaires ont davantage contribué à perturber la régularité des échanges extérieurs et à détruire les capitaux industriels qu’à assainir le marché des changes. La politique de rationalisation entreprise dans un contexte de régime libéral est menée d’une manière trop lente et surtout tardive, l’Allemagne exceptée. Ce retard pèse lourdement sur le dynamisme de cette industrie charbonnière qui, malgré de gros efforts techniques, affiche toujours des coûts de production élevés et qui souffre d’un manque de perspective à long terme. Le charbon à cette époque est essentiellement utilisé à des fins civils pour la Reconstruction. »Régine Perron

      • jacquart et jacaton dit :

        Suite
        « Ce cycle d’une dizaine d’années coïncide avec l’absence de toute politique d’investissements. Il signifie l’arrêt de la politique de reconstruction et surtout de tout programme de rationalisation. Les conséquences pour l’industrie charbonnière ne seront visibles qu’à plus long terme, mais dans l’immédiat une profonde modification s’opère dans ses structures elles-mêmes.

        2A la désorganisation du système monétaire international pendant la crise de 1930 à 1935, puis au cours de la reprise économique de 1936 à 1939, les gouvernements répondent par des mesures protectionnistes afin de préserver leurs propres relations commerciales par l’établissement de quotas, de barrières douanières et par la pratique du dumping. Ces mesures sont liées aux tentatives de mettre en place des politiques monétaires conséquentes avec pour horizon ce dilemme : faut-il ou non maintenir la référence à l’étalon-or ? Elles sonnent aussi le glas du libre échange.

        3La crise mondiale des années 30 ébranle, on le sait, des structures économiques peu solides, ne disposant pas d’équipement industriel adéquat. Le retard accumulé auparavant dans le renouvellement de l’équipement dans l’industrie charbonnière, dû au faible volume des investissements, ne peut plus être comblé aussi bien aux Pays-Bas qu’en France, ou encore en Belgique. Parallèlement à l’abandon de la modernisation par les entreprises, les gouvernements inaugurent une politique de soutien à l’industrie charbonnière1. La fin du régime libéral correspond aussi à la fin de l’autonomie financière des Charbonnages dans la plupart des pays et probablement la fin d’une politique commerciale indépendante. Les Cartels subsistent de 1933 à 1940, c’est-à-dire précisément pendant la période protectionniste : la Deuxième Entente a suivi l’air du temps en contingentant les exportations, directement concernées par la fermeture des frontières. Ici, on peut s’interroger sur les liens tissés entre l’Etat et les entreprises : l’Etat et les Cartels auraient-ils élaboré une politique commerciale commune, ou bien l’Etat a-t-il laissé tout pouvoir en matière commerciale avec pour contre-partie le contrôle financier des industries charbonnières ?

        4Il n’est pas question ici de réécrire l’histoire de la crise mondiale mais seulement d’établir les conséquences immédiates et futures de ces événements qui affectent le marché charbonnier dans son ensemble. Après 1929, l’équilibre entre l’offre et la demande du charbon, qui était déjà assez artificiel auparavant, est difficilement maintenu en raison de l’impossibilité d’écouler l’excédent de production à cause de la baisse catastrophique des prix et de la demande.

        5Le 20 septembre 1931, la Grande-Bretagne décide de détacher la livre-sterling de l’or, en mettant fin de cette manière à la parité de 1914 restaurée en 1925 pour résoudre le problème de l’inflation. Le résultat d’une telle dévaluation est que les prix britanniques, qui étaient trop élevés après 1925, rejoignent à la baisse le niveau des cours mondiaux qui eux-mêmes baissent. Les pays du Bloc-Or (la France avant tout, la Belgique et les Pays-Bas) ne peuvent bénéficier de cette baisse générale des prix puisque leurs prix intérieurs restent liés aux prix-or, donc surélevés par rapport aux prix britanniques et aux prix mondiaux2. Leurs produits sur le marché deviennent par conséquent plus chers et ne bénéficient plus du même engouement qu’ils avaient suscité après 1925.

        6La Grande-Bretagne met fin au système libre échangiste. C’est la conséquence immédiate de son retrait du système monétaire international. En février 1932, elle instaure un droit ad valorem de 33 % sur les produits importés3. Cette mesure annonce la vague protectionniste qui déferle sur le continent européen. La dévaluation de la livre-sterling oblige l’Allemagne quelques mois plus tard à se mettre en faillite extérieure, signifiant une suspension des exportations de capitaux, malgré le moratoire de ses dettes extérieures accordé par les Etats-Unis. Cette situation désastreuse a un fort impact sur l’industrie charbonnière de la Ruhr. Les importations en charbon sont momentanément suspendues afin d’éviter de subir trop durement les conséquences politiques de la dévaluation de la monnaie britannique. Mais l’Allemagne choisit une solution extrême en instaurant un système autarcique qui permet d’isoler sa monnaie. Le contrôle des changes instauré en 1932 oriente le pays vers un « dirigisme absolu du commerce extérieur ». En effet, il a pour conséquence d’instituer un commerce fondé sur des « trocs bilatéraux » qui suppose un équilibre strict entre les ventes et les achats entre l’Allemagne et le pays concerné4. Ainsi, elle mise sur son autosuffisance pour limiter les importations qui grèveraient trop lourdement les finances, et dans ce but développe à son maximum sa production charbonnière après 1933.

        7Le marché charbonnier de l’Europe Occidentale de 1930 à 1934 est à l’image du divorce entre les pays s’isolant dans leur propre système monétaire (Grande-Bretagne et Allemagne) et les pays restés fidèles à l’étalon-or (France, Belgique et Pays-Bas). Le dérèglement des échanges extérieurs illustre à merveille les conséquences immédiates des mesures prises par les deux principaux fournisseurs. L’Allemagne n’exporte quasiment plus de charbon déjà en 1930 vers les pays du continent européen : en 1932, les exportations de houille ont baissé de 36 % par rapport à 1929, et les exportations de coke de 58 %. La Grande-Bretagne subit les contre coups de la baisse de sa production qui atteint le niveau le plus bas en 1933, et n’est donc plus à même d’assurer les livraisons vers le Continent. Quant aux pays du Bloc-Or, la Belgique et les Pays-Bas subissent tardivement la crise mondiale. Leurs gouvernements restent fidèles jusqu’au bout au libre-échangisme. Mais l’acuité de la crise remet en cause ce principe idéologique. Ces gouvernements en viennent à instaurer des quotas et des taxes sur les produits importés dès 1931.

        8Cependant, l’attachement viscéral à l’étalon-or sans contre-partie, en particulier sans mettre en œuvre une politique de baisse de coûts de production, contribue à aggraver la situation de l’industrie charbonnière qui ne peut prétendre être compétitive. Les marges bénéficiaires de l’industrie charbonnière sont dévorées par le coût de la production. Malgré tout, on constate que les exportations se maintiennent à un niveau non négligeable. De 1930 à 1934, la Belgique exporte régulièrement sa houille dans une moyenne de 3 millions de tonnes, avec une chute en 1932 qui correspond à la grande grève des mineurs dans le Borinage5. Les Pays-Bas continuent à exporter la houille vaillamment jusqu’en 1931 (3 986 000 tonnes) mais, après cette date, ils se retirent du marché avec en 1935 une baisse de l’ordre de 34,7 % par rapport à 1931. Ils subissent de plein fouet la crise survenue tardivement6. La France ne peut être considérée comme une référence étant donné son lourd statut d’importateur, mais ses exportations sur le continent européen stagnent à partir de 1932 après avoir chuté auparavant. En ce qui concerne le marché des exportations vers les pays tiers, il est presque négligeable à cause de son volume habituel et surtout à cause de la taxation pénalisante de la Grande-Bretagne sur les produits importés.

        9Parallèlement au maintien des exportations en houille, le courant des importations est réduit à un niveau inquiétant. Premier pays concerné par les importations, la France parvient à maintenir les livraisons constantes principalement belges et néerlandaises. Mais les Pays-Bas n’importent quasiment plus depuis 1930, date à laquelle l’Allemagne a cessé d’exporter. Cette baisse des importations est surtout l’effet d’une baisse de la production d’acier, qui atteint des proportions plus inquiétantes en Allemagne, ce que représente le graphique n° 3. Le marché charbonnier offre à cette époque une structure de marché aberrante : en dépit de la chute des importations et d’une production stagnante, le marché charbonnier ne connaît pas une crise grave de l’offre, puisque les exportations subsistent. On comprend alors qu’il est pour l’essentiel alimenté par les excédents de production accumulés sur le carreau depuis 1925. Ce recours aux stocks achèvera de déséquilibrer le marché de l’offre dans la mesure où ils ne seront pas renouvelés au cours des années suivantes et ne pourront plus remplir leur rôle de sécurité d’approvisionnement en cas de pénurie, comme en 1945. Mais cette régression reste modérée dans les autres pays. C’est pourquoi je pense que la crise du marché charbonnier est largement imputable à la baisse de la production industrielle, qui ne permet plus à l’industrie charbonnière de maintenir son rendement.
        10Malgré la fermeture des frontières et surtout malgré les coûts de production élevés, le réseau des échanges subsiste en grande partie grâce à la mise en place d’une nouvelle politique qui modifie profondément les structures de ce secteur économique. La crise mondiale inaugure l’ère des subventions gouvernementales. L’industrie charbonnière ne résiste à la crise que grâce à ces subventions, leurs capitaux ayant été soit détruits par l’inflation, soit investis dans un matériel encore non rentabilisé. Après la Seconde Guerre mondiale, la vague des nationalisations concrétisera ce changement structurel de l’industrie charbonnière. La crise mondiale n’aura fait qu’accélérer le passage du système libre échangiste au système dirigiste.
        11Dans ce contexte d’effondrement économique, le marché charbonnier n’aurait-il pas été un moyen de colmater la crise mondiale grâce aux subventions gouvernementales ? Le fait que l’industrie charbonnière soit le seul secteur économique à bénéficier d’un tel traitement indique tout d’abord qu’il est sévèrement touché par la crise. Mais il est surtout le secteur vital de l’économie. Ces subsides permettent de maintenir un certain niveau d’emploi en cette période de chômage, une production à un niveau constant (ce qu’on peut constater d’après la stagnation de la production qui se situe presque au niveau de 1929) en prenant en charge une partie du coût élevé de la production. Le maintien en activité de l’industrie charbonnière offre la possibilité de fournir aux autres secteurs économiques, à l’activité déjà fort réduite, l’approvisionnement nécessaire. Par le même procédé, les subventions favorisent les exportations en pratiquant le dumping forcé sur les prix du charbon devenus fort élevés dans le cas des pays du Bloc-Or, alors considérés comme « pays chers ». Ces exportations ont pour but de compenser le déficit extérieur causé par la réduction générale des échanges en renflouant les caisses de devises étrangères. »

        Le marché du charbon, un enjeu entre l’Europe et les États-Unis de 1945 à 1958 Régine Perron

  3. Nanker dit :

    Bizarre pas un mot sur la Chine… alors qu’il s’agit pour les Ricains d’asphyxier Pékin en l’empêchant de se servir dans les immenses réserves vénézuéliennes (peut-être les plus grandes du monde). Il serait « drôle » de voir que l’affrontement inévitable entre USA et Chine ne se déroule pas en mer de Chine (comme bcp le prévoient) mais – de façon feutrée – à Caracas.
    Guaido la marionnette de Trump et Maduro le polichinelle de Pékin se donnant de grands coups de baton comme au théatre de Guignol.

    • Robert dit :

      Le terrain d’affrontement géographique Chine – USA n’est pas encore déterminé, mais cet affrontement est probablement inévitable… Reste à savoir à quel degré de violence les deux prétendants au leadership mondial se livreront …

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