De l’ordre naît le chaos (G. de La Fortelle)

« Mon cher lecteur,

Au marché hier, il y avait des melons du pays.

On a beau être en Provence, mi-octobre c’est du jamais vu.

Ils étaient gros. Ils sentaient bon comme rarement, mais ils N’étaient PAS très bon.

Le soleil d’octobre, ce n’est tout de même pas celui de juillet. Il n’y a plus de saison mais les fruits ne sont pas bons.

C’est vrai sur tous les marchés. Financiers aussi.

Les banquiers centraux ont tué les saisons. Ils ont tué les cycles.

Je ne crois pas fortuite cette symétrie entre le marché de mon village et celui de Wall Street. Il y a une sorte d’air du temps qui est trop pesant pour mettre la faute uniquement sur la tête de nos banquiers.

Les banquiers centraux ont tué les cycles.

Je répète régulièrement cette phrase comme une évidence.

Je devrais préciser 2 choses :

  • Ils ont tué les cycles à notre demande, ou plutôt selon notre désir.

Et surtout,

  • ils ont tué les cycles classiques.

Ils ont tué les cycles intelligibles. Vient le temps des cycles chaotiques.

Vient le temps du chaos tout court.

Le chaos renait, amère ironie, de l’obsession de contrôle, du rejet de l’arbitraire, pas seulement par une petite élite entourdivoirée mais de nous tous.

L’arbitraire…

Il semble que le rejet collectif de l’arbitraire doive être l’une des grandes particularités de notre temps.

Il y a dans nos cinémas en ce moment ce film sur le Joker, ce personnage de Batman à la balafre qui lui fait un sourire monstrueux.

Le Joker, ce n’est pas Batman, cela remonte plus loin, bien plus loin : c’est Victor Hugo. C’est L’Homme qui Rit. Cette chronique n’est pas le lieu pour un roman si monumental, si encombrant. Qu’importe.

Dans Batman, le Joker est un instrument du chaos. Dans L’Homme qui Rit, Gwynplaine, qui partage la même balafre, le même sourire, fait au contraire surgir l’ordre du chaos.

Le grotesque et le monstrueux, le rire insensé, le burlesque effréné font surgir l’ordre, l’ordre cosmique que seul le poète peut dévoiler.

Mais nous n’avons plus de poète et il y a longtemps que les films hollywoodiens ne dévoilent plus rien. Ils sont à peine un divertissement, plutôt une diversion, un instrument de pouvoir et domination, un soft power. Comme si une domination pouvait être douce.

Quand avons-nous oublié qu’il faut se soumettre à la nature pour lui commander.

Quand avons-nous avons oublié que le beau surgit du laid, le rire de la détresse, la réaction du progrès, le chaos de l’ordre et du chaos l’ordre.

Mais je ne suis pas poète.

Par définition, une crise surgit de l’inconnu, le chaos nait de l’ordre ou de ce que l’on croyait un ordre. Elle se construit en revanche de manière rationnelle sur des périodes longues et identifiables.

Un Warren Buffet avait pu identifier la bulle Internet en l’an 2000.

Il avait encore pu sauver Goldman Sachs de la faillite en 2008.

10 ans plus tard, Warren Buffet attend une crise qui ne vient pas avec plus de 120 milliards de cash dans ses coffres. Cela fait presque 5 ans que les positions en cash et équivalent de Berkshire Hathaway s’envolent : il n’y a rien à acheter, tout est trop cher pour l’oracle d’Omaha.

Son cash représente désormais 40% de son portefeuille : ce serait insensé pour n’importe quel autre investisseur.

Allez dire à votre banquier que faute d’investissement intéressant, vous préférez garder 40% en cash…

Buffet lui-même a été obligé d’avouer il y a quelques jours que cela en devenait embarrassant… Mais enfin qu’acheter ? Les prix des entreprises avec de bons fondamentaux de long terme sont exorbitants.

Les milliardaires qui veulent éviter le piège de la bulle ont les mêmes problèmes que les petits épargnants, plus peut-être, mais eux n’ont pas à s’en faire pour leur retraite.

Buffet c’est l’ancien monde qui finit de s’en aller.

Cela fait bien longtemps que l’on a arrêté d’investir dans des entreprises parce qu’elles allaient faire des bénéfices.

Don’t fight the Fed.

Ne pariez pas contre les banques centrales.

L’adage vaut aussi pour la 3e fortune mondiale… Alors pensez s’il vaut pour vous et moi.

Et voici que les fossoyeurs des cycles, les prétendants à l’ordonnancement du monde les ressuscitent.

Au moment même de leur victoire TOTALE sur les cycles, alors que rien en 10 ans n’a pu entraver leur marche, les voici, dans un étrange mouvement, qui retournent leur veste :

  • Jamie Dimon, le patron de JP Morgan, sans doute la banque la plus puissante du monde, se met à parler de la crise qui vient ;
  • Le FMI craint un « ralentissement synchronisé » et remet en cause en même temps les risques que les banques centrales font peser sur l’économie avec leurs politiques ultra-accomodante.
  • Mervyn King, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre appelle à secouer le cocotier pour sortir du piège de la croissance faible.
  • La Banque des Règlements Internationaux se met à pointer du doigt « les limites des politiques non-conventionnelles ».

Nous sommes passés en moins d’un an de la reprise de la croissance au retour de la crise.

Pourquoi ce revirement de communication a-t-il lieu en 2019 et non en 2017, 2015 ou 2012 ?

Il y a une première raison à cela, ce discours permet d’agiter le chiffon rouge et d’apporter les réponses à la crise avant la crise, justifier des interventions nouvelles et massives : encore plus de contrôle, plus de synchronisation, plus de mondialisation, plus de transfert de souveraineté…

Ces derniers jours, le secrétaire général de l’ONU a exigé un soutien budgétaire immédiat de la part des États pour prendre le relais des banques centrales.

Qu’il est loin, le temps où ces mêmes États faisaient peser des risques insensés à cause de leurs déficits…

Mark Carney, le gouverneur de la banque d’Angleterre a jeté son petit pavé dans la mare en proposant une cryptomonnaie (on dit monnaie digitale à son poste) hégémonique mondiale pour sauver le système. Hégémonique n’est pas un mot anodin.

Mais cela n’explique pas tout. Il y a à mon avis une seconde raison.

Ils savent bien que le chaos surgit de leur ordre. Tout le monde sait cela.

Ils perçoivent l’inévitable, ce qu’ils savaient dès le début.

Certains, sans doute, retrouvent la raison et peut-être même le repentir mais la plupart se disent qu’il n’y a qu’à mettre en scène ce chaos pour donner l’illusion du contrôle. Inventer des causes et des raisons, transformer chaque crise en opportunité nouvelle, coûte que coûte.

Il n’y a là pas tant de machiavélisme que beaucoup d’orgueil, la volonté de garder la face et la candeur de croire que si cela marche, c’est qu’ils sont très forts. La réalité est que nous sommes très faibles.

Comment est-ce que je sais cela ? Si vous étiez à leur place, feriez vous différemment ? Et surtout, qu’est-ce qui vous empêcherait de faire comme eux. Là est la rédemption.

Qu’importe. De l’ordre surgit le chaos et du chaos l’ordre.

En langage d’investisseur, cela signifie : le risque n’est pas où vous croyez.

À votre bonne fortune,

Guy de La Fortelle

PS : En mathématiques, le chaos a sa théorie, et en mathématiques aussi, du chaos nait l’ordre. https://youtu.be/YrOyRCD7M14

Source : L’Investisseur sans costume, le 21 octobre 2019

Rappels :

« Nous somnambulons vers la crise »… Plus de la moitié des banques de la planète risquent de disparaître !

JP Morgan conseille à ses « clients privés » de réduire de moitié leur exposition au dollar

Devinez ce que Warren Buffett fait de son argent ces derniers temps ?

Merci Mark Carney : En route vers la nouvelle monnaie mondiale

La destruction des épargnes privées

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 55 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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6 commentaires pour De l’ordre naît le chaos (G. de La Fortelle)

  1. John F. dit :

    Excellent article, merci !!

    • GardeCH dit :

      « Le chaos lui plaît et déplaît, l’ordre le choque et l’oblige.
      Sans raison le PIB croit, sans raison il régresse » — d’après Boileau, Satires

  2. zorba44 dit :

    De l’ordre né le chaos …étonnantes mathématiques que celle du chaos
    …et la finance n’échappe pas à la règle. A partir de certains niveaux de valeurs le système déraille complètement !

    Jean LENOIR

  3. zorba44 dit :

    A titre personnel, je suis très réservé quant à la pertinence de l’offre commerciale à 1 euro de Monsieur Guy de La Fortelle concernant les PME non cotées et m’étonne qu’elle puisse accompagner cet article relatif à l’ordre et le chaos…

    Jean LENOIR

  4. matbee dit :

    De l’ordre surgit le chaos et du chaos l’ordre.

    Ordo ab chao.

    Du moins dans leur esprit…

  5. GardeCH dit :

    Du chaos, le hasard(?) fit surgir Adolf ou Mao , au choix !

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