Totalitarisme, idéologie et paranoïa

Par Ariane Bilheran, normalienne (Ulm), psychologue clinicienne, docteur en psychopathologie, chargée de cours à l’Université, auteur, conférencière, consultante.

​Auteur de plus de vingt-cinq ouvrages, ses domaines d’expertise sont le harcèlement, la paranoïa, les déviances du pouvoir et la reprise de son pouvoir personnel.

Symposium international de santé mentale organisé au Portugal par la Aliança Saúde Portugal, au sujet de la pandémie de peur actuelle propagée dans l’humanité.

Préambule

Bonjour à tous,

Je vous remercie pour votre invitation à ce symposium international. En préambule, je souhaiterais inscrire ma participation sous l’égide de deux citations, la première d’Arthur Koestler, dans son roman Le Zéro et l’Infini :

« Nous avons poussé si loin la logique dans la libération des êtres humains des entraves de l’exploitation industrielle, que nous avons envoyé environ dix millions de personnes aux travaux forcés dans les régions arctiques et dans les forêts orientales, dans des conditions analogues à celles des galériens de l’Antiquité. Nous avons poussé si loin la logique, que pour régler une divergence d’opinions, nous ne connaissons qu’un seul argument : la mort. »

Et la seconde d’Hannah Arendt, dans La nature du totalitarisme (Understanding and Politics,on the nature of totalitarianism, religion and politics) :

« Bien des gens affirment qu’on ne saurait combattre le totalitarisme sans le comprendre. Ce n’est heureusement pas vrai car, autrement, notre situation serait sans espoir. »

Introduction

Je m’appelle Ariane Bilheran, je suis une psychologue et philosophe française, docteur en psychopathologie, spécialisée en philosophie morale et politique dans la maladie de civilisation, et en psychopathologie dans l’étude de la manipulation, des déviances du pouvoir, de la perversion, de la paranoïa et du harcèlement, entre autres. J’ai étudié durant de nombreuses années l’émergence de ce que j’ai appelé les « collectifs régressés » dans des harcèlements au sein des entreprises, et ai publié de nombreux livres sur les sujets cités, dont certains sont traduits en d’autres langues que le français. En 2020, je suis intervenue plusieurs fois pour alerter sur l’émergence du totalitarisme actuel, au prétexte sanitaire, par exemple le 13 mai, avec « Totalitarisme sanitaire : « C’est pour ton bien… Le mal radical »[1], le 30 août, avec « Le moment paranoïaque (le déferlement totalitaire) face à la dialectique du maître et de l’esclave »[2], et le 30 décembre, à Radio Canada[3], entrevue au cours de laquelle j’ai affirmé que ce que nous vivions n’était pas autoritaire, mais totalitaire, en examinant la certitude délirante de la psychose paranoïaque. Ces interventions parmi d’autres m’ont valu railleries, quolibets et insultes en tout genre, de la part de ceux qui ne peuvent pas entendre ce qui se passe (ou n’y ont pas intérêt), prétendant que j’exagère ou que je souffrirais moi-même de paranoïa.

C’est donc un regard depuis la psychopathologie collective, c’est-à-dire l’étude des processus psychiques individuels et collectifs, et de la philosophie morale et politique, que je vais proposer — étant entendu que cette perspective ne saurait être exhaustive, mais qu’elle apporte des éléments d’éclairage intéressants sur ce qui nous arrive —.

Depuis l’année 2020, nos libertés, conquises de haute lutte durant des siècles, au prix du sang de nos ancêtres, se sont évaporées en fumée, jusqu’à la survenue de ce « passeport sanitaire », jugé impensable par la majorité des gens il y a quelques mois encore. En m’appuyant sur ma longue expérience professionnelle d’observations des groupes, des institutions et des entreprises, lorsqu’ils se transforment en îlots totalitaires, j’ai diagnostiqué rapidement l’existence d’un délire collectif dont je décrirai la nature aujourd’hui. En avril 2020, bien que certains signes eussent pu paraître insignifiants aux yeux du plus grand nombre, ils étaient suffisants pour caractériser l’entrée dans une psychose paranoïaque collective, en particulier le déni de réalité, le mensonge, le clivage, la projection[4], l’interprétation, la persécution (ici, d’un virus, ennemi invisible, qui autorise la persécution des individus en tant qu’organismes porteurs d’une multiplicité de virus), la manipulation des masses (terreur, culpabilité et chantage), l’idéologie sanitaire (et la propagande qui la soutient), mais aussi la survenue d’une nouvelle langue pour raconter une « nouvelle normalité » ou une « nouvelle réalité » faisant table rase de l’ancien.

Les individus s’organisent selon des structures psychiques (certains préfèreront le terme organisation, moins rigide), qui traduisent leur rapport à la réalité, à l’expérience, à l’autre, à la Loi, aux pulsions, aux émotions, à la rationalité et à la langue. Ces structures sont évolutives à la faveur des événements, en particulier des charges traumatiques lourdes, et c’est ce qui explique qu’en temps « normal », des individus respectant des tabous moraux fondamentaux (notamment, ne pas transgresser ni tuer), se désinhibent en temps totalitaire (ou plutôt régressent psychiquement), l’idéologie de masse permettant de justifier la levée des interdits anthropologiques du meurtre et de l’inceste (et de leurs dérivés) qui fondent une civilisation. Ce que l’on sait moins, c’est que ces structures psychiques concernent aussi les collectifs. En psychopathologie, il existe des personnalités psychiques au niveau des groupes, des institutions, des entreprises… Les groupes « régressent », lorsqu’ils basculent sur un mode pervers ou pire, paranoïaque. Les pathologies narcissiques graves ont en effet ce talent de créer une unité pathologique dans les groupes, avec des interactions inconscientes. C’est dire à quel point l’individu est pris dans un système, où le tout est d’une autre nature que la somme de ses parties. Ce système contraint le psychisme individuel, qui en retour nourrira le délire collectif. Voilà expliqué en peu de mots le phénomène sectaire et fanatique. Et la mauvaise nouvelle, c’est qu’il semble désormais concerner l’ensemble de l’humanité.

Le délire collectif paranoïaque est celui qui structure le régime totalitaire. C’est l’explication psychopathologique du totalitarisme, qui selon ses critères politiques, ne saurait se réduire à une dictature, un despotisme, ou encore, une tyrannie : ambition de la domination totale, monopole des médias de masse et du corps policier, direction centrale de l’économie, persécution des opposants et de toute critique, système de surveillance d’individus, encouragement aux délations, logique concentrationnaire orchestrée sur la terreur, politique de la table rase, idéologie mouvante construite sur le clivage entre bons citoyens et mauvais citoyens, sur l’ennemi (visible ou invisible) et la pureté.

Le totalitarisme correspond donc à un délire psychotique, celui de la paranoïa, et ce délire est contagieux. Il s’agit d’une psychose, qui s’articule sur :

· Le déni de réalité (la réalité et l’expérience n’existent pas, ne servent pas de boucles de rétroaction pour qualifier la pensée délirante dogmatique),

· Un délire interprétatif (un ennemi extérieur ou intérieur, visible ou invisible, nous veut du mal) avec des idéologies dédiés (mégalomanie, pseudo-idéaux humanitaires, hypocondrie, persécution…),

· La projection, la méfiance, le clivage, l’hyper-contrôle.

Cette folie présente l’apparence de la raison, du discours argumenté, tout en s’organisant sur un délire de persécution justifiant la persécution d’autrui. Elle ne nie pas la Loi, mais elle la désosse et l’interprète à son avantage et, si elle en a le pouvoir, elle l’instrumentalise pour persécuter les individus, et non plus les protéger. « Para » (παρά), dans le grec ancien παράνοια, est un préfixe qui signifie tout à la fois « à côté », « en parallèle », comme dans « parapharmacie », ou « contre », comme dans « parapluie ». De même que le parapluie agit contre la pluie, le paranoïaque agit contre l’esprit (νοῦς), contre l’intelligence, contre la logique. Et, pour ce faire, il subvertit l’esprit, l’intelligence, la logique, et leur fait la guerre.

Peu importe le contenu du délire, à savoir son décor théâtralisé, car la paranoïa, « folie raisonnante » comme l’ont nommé les psychiatres français du début du XXème siècle Sérieux et Capgras, obéit toujours à une même structuration des processus psychiques. Nourrie par la haine et la manipulation érotisée des institutions, elle peut être dangereusement collective et psychiquement contagieuse, en revendiquant son action « pour notre bien ». Il convient d’accuser un ennemi désigné comme persécuteur, et si possible, de le personnifier. Un virus « pris en tenailles » (je renvoie à l’expression utilisée par le Président de la France, Emmanuel Macron, dans son discours du 31 mars 2021) est l’ennemi parfait, car il est invisible, et en perpétuelle transformation (« variants »). L’interprétation (déduction à partir d’une opinion subjective) est au centre du dispositif : ce virus est si dangereux qu’il en va de la survie de l’espèce humaine (postulat implicite, qui permet de justifier la destruction de l’économie, des libertés et de nos droits fondamentaux). L’interprétation est à la fois exogène (le virus tueur est à l’extérieur de nous) et endogène (à l’intérieur de nous).

Osons une question blasphématoire : un virus aurait-il l’intention de nous tuer ? Les virus sont inscrits dans notre ADN ; nous en touchons des centaines de millions chaque jour. Curtis Suttle, virologue à l’Université de la Colombie-Britannique au Canada, indique dans une étude de 2018, que plus de 800 millions de virus se déposent sur chaque mètre carré de terre chaque jour. Dans une cuillère à soupe d’eau de mer, il a plus de virus que d’habitants en Europe ! « Nous avalons plus d’un milliard de virus chaque fois que nous allons nager […]. Nous sommes inondés de virus. » Un article de 2011 publié dans NatureMicrobiology estime qu’il y a plus d’un quintillion (1 suivi de 30 zéros) de virus sur terre ! Environ 8% du génome humain est d’origine virale, et les virus ont été présents bien avant l’espèce humaine sur terre, ils ont contribué à donner naissance à la vie cellulaire[5].. Partir en guerre[6] contre un virus, est-on sérieux ? C’est pourtant ce que propose l’hypocondrie délirante de la paranoïa collective, dans laquelle le corps devient étranger à soi-même et persécuteur. Il faut donc persécuter le corps, dans un Syndrome de Münchhausen de masse, qui consiste à surmédicaliser de façon inadaptée (interdiction de remèdes, couplée à des vaccins expérimentaux, dont les études qui visent à prouver la qualité, la sécurité et l’efficacité ne sont pas achevées[7]) une maladie virale commune (qui mériterait des soins appropriés et précoces), déniant la tempérance, les avertissements et l’expérience des experts, et créant davantage de problèmes et de souffrances qu’elle n’en résout. La paranoïa est une pathologie contagieuse, qui érode les liens traditionnels[8] pour soumettre les psychismes à de nouveaux liens, ceux de l’idéologie[9].

Avec le régime totalitaire, tout doit être subordonné à l’idéologie : la fin justifie les moyens. En clair, le totalitarisme invite à cliver les citoyens en deux : les bons obéissants, et les mauvais désobéissants. Les méchants sont ceux qui résistent au harcèlement, ou encore, refusent de rentrer dans la nouvelle réalité délirante, idéologique, proposée par la paranoïa. Mais ces catégories sont évolutives et la persécution peut finir par concerner l’ensemble des citoyens. L’issue de ce clivage est d’exiger une logique sacrificielle : il faut, dans le grand corps social pris au sens littéral, dans lequel les individus sont destitués de leur libre-arbitre et réduits à l’état de cellules, éliminer les parts supposés malades, les sacrifier, pour « le Bien Commun ». C’est la proposition totalitaire. Rappelons que la négation des droits de l’individu, pour le réduire à une cellule du corps social entendu comme corps organique, est l’apanage systématique des régimes totalitaires. L’être humain est rétréci à l’état de cellule biologique malade, de corps contaminé et/ou contaminant. D’ailleurs, ceux qui, d’aventure, chercheraient à s’émanciper de ce grand corps organique sont présumés coupables (de l’expansion de l’épidémie) : la mère-ogre ne saurait laisser ses bébés sortir du ventre, sans angoisser elle-même sa propre mort. C’est de ce nœud archaïque dont il est question : laisser l’autre sortir du ventre tue. Et le paradoxe est évidemment que rester collé dans le ventre tue aussi. C’est sans issue.

Le totalitarisme, pour instaurer son pouvoir et le maintenir, doit pallier son illégitimité par la terreur. Il faut et il suffit de terroriser suffisamment les individus, et de les manier par le chef d’œuvre du paranoïaque : le harcèlement. Le harcèlement met en place des chocs traumatiques réitérés sur les populations, et vise non seulement la destruction des individus, mais leur autodestruction. Il est donc tout à fait logique que se déploient dans les populations des mécanismes de défense (déni, banalisation, oubli etc.), qui altèrent leur santé mentale, mais aussi des idées dépressives, suicidaires, des passages à l’acte et des troubles schizophrènes. Parce que certains psychismes sont trop vulnérables et sont en incapacité de se représenter la violence de ce qui se passe, ils peuvent se réfugier dans le délire qui séduit par son autre narration de la réalité. Par exemple, comme j’ai pu l’entendre, telle personne non-injectée sera assimilée à un terroriste et traitée de « bombe ambulante », ou encore, on interprètera l’éviction des soignants refusant la piqûre (et se faisant sévèrement châtier pour cela, par la perte de leurs moyens de subsistance et leur réduction à des citoyens de seconde zone), comme un désir de leur part d’arrêter un métier devenu trop éprouvant. La victime est jugée coupable.

Dans l’hypocondrie délirante de la paranoïa, la maladie est partout, vécue comme dangereuse, mortelle, ennemie du vivant. Le malade est opposé au sain, comme l’impur au pur : ordre est donné d’éliminer (et avant cela, d’« évincer » pour reprendre le mot de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale en France, concernant les enfants non vaccinés[10]) la partie du corps social désignée comme impure. L’impureté supposée est à traquer par la terreur et des méthodes radicales : la fin justifie les moyens. C’est la raison pour laquelle la « terreur est constitutive du corps politique totalitaire, tout comme l’est la légalité pour le corps politique républicain » selon Hannah Arendt[11]. On pourrait tout autant dire qu’en régime totalitaire, l’illégalité est force de loi. La paranoïa fonctionne à l’idéal tyrannique pour légitimer l’utilisation de méthodes harceleuses. L’idéalisation est mécanisme de défense très puissant, de l’ordre du fanatisme de l’idéal inatteignable. Cet idéal en soi devient persécuteur, car nul ne peut être à la hauteur. La suggestion de l’idéal sanitaire tyrannique est forte depuis le départ : la santé est conçue comme absence de maladie potentielle (d’où la confusion entre les cas et les malades), et il faut éradiquer le virus. Avec ce chantage de fond (qui est un mensonge) : pas de retour aux temps anciens avant l’éradication du virus. La sophistique change selon les circonstances. Car le « vaccin », présenté dès le départ comme objet fétiche et talisman magique contre le virus, semble ne pas fonctionner à la mesure des ambitions initiales, voire présenter de graves et sérieux problèmes. Insuffisant (il faudrait continuer les mesures sanitaires contraignantes[12]), insatisfaisant (il serait même à l’origine des variants[13]), éventuellement dangereux. Ainsi en est-il des effets secondaires graves, dont il sera fort compliqué de démontrer le lien de cause à effet, et dont l’État se lave les mains. C’est en substance ce que dit le philosophe italien Giorgio Agamben devant des sénateurs italiens à l’occasion des débats sur le passe sanitaire (loi 2394), le 7 octobre 2021 : « Comme l’ont noté des juristes faisant autorité, cela signifie que l’État n’a pas envie d’assumer la responsabilité d’un vaccin qui n’a pas terminé sa phase expérimentale, et pourtant essaie en même temps de forcer les citoyens à se faire vacciner par tous les moyens, sous peine de s’exclure de la vie sociale, et maintenant avec le nouveau décret que vous êtes appelés à valider, en les privant même de la possibilité de travailler. Est-il possible, je demande, d’imaginer une situation juridiquement et moralement plus anormale ? Comment l’État peut-il accuser d’irresponsabilité ceux qui choisissent de ne pas se faire vacciner, alors que c’est le même État qui décline le premier, formellement, toute responsabilité pour les éventuelles conséquences graves ? »[14]

Devant l’échec à garantir un risque zéro (et pour cause, puisqu’il n’existe pas), il est probable que la persécution se renforce : il faudra, pour répondre à l’idéal inatteignable d’éradication du virus, éliminer les individus qui sont supposés potentiellement porteurs du virus (en puissance, toute l’espèce humaine est visée). D’ores et déjà, dans le monde, des troupeaux entiers d’animaux ont été disséminés selon la même logique nazie d’un virus étranger qu’il convient d’éradiquer. Goebbels notait dans son Journal (1939-1942): « Dans le ghetto de Varsovie, on a noté une certaine montée du typhus. Mais on a pris des mesures pour qu’on ne les fasse pas sortir du ghetto. Après tout, les Juifs ont toujours été des vecteurs de maladies contagieuses. Il faut ou bien les entasser dans un ghetto et les abandonner à eux-mêmes, ou bien les liquider ; sinon, ils contamineront toujours la population saine des États civilisés.» Les non-vaccinés seront-ils persécutés puis éliminés pour camoufler l’échec à atteindre l’idéal tyrannique ? Abdiquer l’idéal tyrannique serait renoncer au délire, et signifierait l’effondrement, la chute devant l’ennemi, la mort, la plongée dans le trou noir.

La réalité de l’expérience doit donc être tordue et asservie, pour coïncider avec l’idéal archaïque et sadique, qui la disqualifie.

Il est important de nommer que nous avons déjà eu affaire dans un passé pas si lointain que cela, à une idéologie sanitaire de type épidémiologique, avec l’épidémie du typhus, que les nazis prétendaient combattre et éradiquer. C’est bien le déploiement de cette chasse à l’épidémie de typhus qui désigna une catégorie de la population comme en étant porteuse, et la traita comme des parasites propagateurs d’épidémies. L’épidémie de typhus se propageait car toutes les conditions étaient réunies pour que ce soit le cas (distribution de couvertures infestées de punaises, entassement dans des ghettos insalubres etc.). Je renvoie aux travaux de l’historien français Johann Chapoutot sur le sujet. Car si le délire crée une nouvelle réalité pour remplacer l’ancienne (propos de l’idéologie), avec la paranoïa, il faut faire advenir cette nouvelle réalité. Le discours est un oracle performatif : il produit seul la réalité. Il n’y a plus de réflexivité avec l’expérience pour créer un chemin de vérité. La parole délirante est omnipotente et entend bien le démontrer, en marquant la réalité sous le sceau de l’idéologie. Le meurtre est justifié et justifiable, puisqu’il est désormais permis de transgresser, au nom du Bien Commun.

Le vivant est l’ennemi. Le délire paranoïaque fait abstraction de la complexité du corps humain et de son fonctionnement auto-organisé et systémique. Le corps est envisagé comme un objet inerte sur lequel circule un virus, vu comme l’unique facteur d’une maladie, ce qui est une aberration à la fois épistémologique et méthodologique. L’idée d’une immunité autre qu’artificielle est évacuée : le corps est un réceptacle, porteur d’un corps étranger et invisible. Tout ce qui bouge, tout ce qui est vivant, tout ce qui résiste, est vécu comme traître et doit être éliminé. Le corps de l’autre est coupable, en tant que porteur potentiel de virus, c’est-à-dire de vie. L’éviction dès le départ de la notion complexe de « système immunitaire » oriente la pensée vers un corps dénué de capacités à réagir s’il n’est pas vacciné. Or, c’est pourtant sur la sollicitation du même système immunitaire que fonctionne le vaccin. Mais le délire paranoïaque n’est plus à un paradoxe près. L’ambition paranoïaque est donc de neutraliser et contrôler ce corps, mais cela ne suffira pas. Il faudra, dans un paradoxe implacable, supprimer la vie pour conserver la vie.

Chacun est coupable de la maladie de l’autre ; plus personne n’est responsable de son propre état de santé. Celui qui récuse le traitement politico-médiatique de la chose devient donc un ennemi de la patrie, un traître, un collabo au virus, un assassin. L’ennemi est invisible, et il est partout. Les corps de la population sont perçus comme potentiellement malades, infectieux, dangereux, et cette ghettoïsation s’appliquera au départ à une partie de la population, avant de cibler tout le monde, il faut le rappeler. La persécution ne s’embarrasse pas des détails. Est-ce vraiment un hasard d’avoir rencontré, au hasard de mes recherches, l’existence du passeport restreignant la circulation autant dans le nazisme (pour des raisons expressément sanitaires) que dans l’URSS de l’époque stalinienne (le sanitaire y était alors imbriqué avec des motifs politiques de contrôle des individus) ? Les passeports de l’URSS stalinienne avaient aussi une mission « prophylactique », sur fond de nettoyage répressif, délimitant des zones autorisées ou non à la circulation.

Le chantage à la vaccination est le suivant : si vous n’êtes pas vaccinés, vous n’aurez plus le droit à un traitement digne d’un être humain, vous n’aurez même plus le droit à des soins, vous n’aurez plus le droit de travailler, vous pourrez (éventuellement) mourir en marge de la société, en tant que parias, ou pire, vous serez traités comme des criminels dangereux et des ennemis publics qui pourront également être emprisonnés sans date de sortie dans des camps concentrationnaires. C’est en cours de déploiement dans certains pays (dont l’Australie), et nul doute que cette affaire se mondialise si elle n’est pas freinée. « Les camps de concentration et d’extermination des régimes totalitaires servent de laboratoires où la conviction fondamentale du totalitarisme que tout est possible se vérifie. » Peu importe comment ces camps se nommeront : « camps de quarantaine », « camps de soin » etc. C’est la logique paranoïaque qui, si elle n’est pas freinée ou entravée par une forte opposition, se déroulera comme le commande le délire. Dans le camp, le corps est soumis aux agressions, à la faim, au froid, aux maladies, aux maltraitances sexuelles, à la déshumanisation, aux expérimentations en tout genre. Pour Hannah Arendt, dans Le système totalitaire (troisième partie de son magistral ouvrage les Origines du Totalitarisme), « le prisonnier d’un camp n’a pas de prix puisqu’on peut le remplacer ». La valeur marchande sur le corps humain relève de la perversion : instrumentaliser à outrance ce qui en saurait l’être. Rappelons-nous que la perversion n’est que l’instrument du déploiement du totalitarisme.

Le but n’est plus l’aliénation mais l’annihilation du sujet humain. Le totalitarisme est par essence génocidaire ; il n’a plus besoin de l’humain, ou plutôt, il prétend le créer de nouveau, à partir de zéro : cet « homme nouveau », à qui il faut supprimer la liberté, pour faire régner l’idéal tyrannique et malsain de pureté. L’apologie du corps puissant, de la volonté de puissance, du surhomme transhumanisé suppose l’élimination des supposés inutiles, des corps malades, des corps souffreteux.

S’agissant des réactions des individus, il faut d’abord comprendre (et je ne pourrai rentrer ici dans le détail d’un processus psychique fort complexe) que le psychisme tend à se protéger de la violence du harcèlement, de la propagande médiatique et de la terreur. Pour cela, il érige des remparts qui lui permettent de tolérer une réalité insoutenable, parmi lesquels : le déni, le refoulement, la banalisation, l’idéalisation, le clivage, la projection, la radicalisation, l’interprétation, l’isolation, la décharge dans le passage à l’acte, l’automatisation des faits et des gestes, l’anesthésie affective, le désinvestissement[15]… Ces « mécanismes de défense » érodent la lucidité de l’individu. En particulier, le déni est une impossibilité absolue de se représenter la violence de ce qui se passe, jusqu’à rendre hermétique à toute argumentation ou évidence des faits. Je précise que ce processus psychique n’a rien à voir avec l’intelligence, mais concerne les « plus fragiles » psychologiquement, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas les ressources internes suffisantes pour résister à une telle distorsion interprétative du monde : la majorité des êtres humains. Car il faut une force psychique hors du commun pour parvenir à garder un raisonnement sain dans un monde qui devient fou, où les repères sont inversés, la vérité travestie en mensonge, et les innocents désignés comme coupables, tandis que les coupables exercent une terreur indécente, au nom du bien du peuple, et de jolis idéaux tels que « la santé pour tous » ou « la protection de nos aînés. » La contagion délirante opère à partir de ces remparts, rendant l’individu perméable à l’idéologie, et désormais adepte inconditionnel de la secte totalitaire.

Lire la suite sur le site d’Ariane Bilheran

Rappel :

Coronavirus : Une mutation anthropologique (J.-C. Paye et T. Umay)

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 56 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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9 commentaires pour Totalitarisme, idéologie et paranoïa

  1. Alcide dit :

    … Car il faut une force psychique hors du commun pour parvenir à garder un raisonnement sain dans un monde qui devient fou, où les repères sont inversés, la vérité travestie en mensonge, et les innocents désignés comme coupables…

    Yep !
    Nous sommes des costauds.

    • Stanislas dit :

      Faut de la force psychique pour ne pas distribuer des torgnoles à tout va.pour réveiller………et de la force physique en cas de relâchement, pour courir vite si le torgnolé fait 1.90m et 120 kgs…

      Oui faut être costaud

  2. Dame Ginette dit :

    Ouf ! Une personne sensée qui nous ramène au réel. Mes proches vaxx inés ne liront pas un tel article, et quand bien même ils le liraient ils ne changeraient pas de disque dur…
    Merci Olivier pour ce partage.

  3. Charles T dit :

    « Le délire collectif paranoïaque est celui qui structure le régime totalitaire. C’est l’explication psychopathologique du totalitarisme, qui selon ses critères politiques, ne saurait se réduire à une dictature, un despotisme, ou encore, une tyrannie »

    Tout à fait juste ! On est au-delà de la tyrannie à prétexte sanitaire, on est dans l’installation insidieuse et pernicieuse, psychopathologique, d’un système totalitaire planétaire qui prétend nier et abolir notre humanité même.

    Bravo !

  4. Delphine dit :

    Parfait tout ça, mais, on fait quoi pour déloger le malade qui a été élu « démocratiquement » ? Quand on ne peut que regarder les assemblées lui faire des courbettes, quand toutes les instances de contrôle bafouent tous les textes ? Certes si un coup d’état chassait tous les corrompus on respirerait sans masques, on circulerait sans passe et « l’épidémie » régresserait d’elle-même, et je pense que ce pouvoir infecte se retrouverait un peu plus tôt dans la poubelle de l’histoire.

    • zorba44 dit :

      Au point où on en est, toute solution passe par les armes, car ils sont comme des boas constrictor enserrant leur proie, nous.

      Jean LENOIR

    • tobor dit :

      Il ne s’agit vraisemblablement pas des chefs d’états européens à virer, ils sont jetables à souhait et de suite remplaçables par un clone. Ce n’est pas non-plus la mécanique du système qui déconne avec tout à repenser, à refaçonner. Le problème est déterritorialisé, pervers et infiltré partout où il y a du pouvoir, il a les moyens de corrompre ou de violenter ce qui s’oppose à ses projets presque partout à travers le monde. La source de nos problèmes prend occasionnellement une forme « concrète » en réunion Bilderberg avec les grosses fortunes, les banques, l’industrie de pointe et les chefs d’états soumis. Mais nos pires prédateurs sont sans doute de parfaits inconnu/es absents des médias et de l’histoire.
      On peut aussi reprocher à beaucoup de nos concitoyen/nes leur naïveté, leur passivité, leur arrogance basée sur des fadaises, d’être aussi dociles, les bons élèves à l’école des crétins, etc. Ils/elles ont essentiellement été manipulés et stratégiquement poussés dans cette direction: ils/elles ont fait le choix éclairé et consentant de ne pas savoir et de se fondre parmi le troupeau. Il dépend pourtant de eux la possibilité de contrebalancer les vérités pour qu’une masse critique de bon sens triomphe !

  5. sherlock holmes dit :

    cogito ergo sum, je pense donc je suis.
    Excellent article, c’est terminé, on ne pense plus, la matrice diabolique fonctionne à plein régime, et « ils » le savent.
    pauvre monde. car de toutes époques il y a eu des folies locales, mais celle-ci est planétaire, qui va nous en guérir?.
     » Il y a Quelqu’un qui habite au-dessus du cercle de la terre, dont les habitants sont comme des sauterelles, Celui qui étend les cieux comme une fine gaze, qui les déploie comme une tente pour y habiter, Celui qui réduit à rien les dignitaires, qui fait que les juges de la terre sont comme une chimère » citation biblique Isaie 40 : 22.
    Tout l’Histoire est truffée de promesses humaines non tenues et pour finir en promesses mal veillantes.
    Il n ‘y a qu’une intervention Supérieure qui pourra sauver les humains. Réfléchissons. Et ne rejetons pas d’une main comme c’est la mode, la conception d’un Dieu Créateur,la création intelligente en témoigne, l’évolution est un mensonge construit et adopté.
    L ‘humanité est arrivée à la croisée des chemins.

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