Non à la marchandisation des forêts françaises ! Les agents de l’ONF se mobilisent

« De plus en plus soumises aux « lois du marché », les forêts publiques françaises vont-elles être abîmées dans l’indifférence générale ? Gardes forestiers, salariés et syndicalistes de l’historique Office national des forêts (ONF) ne s’y résignent pas. Face à la menace de surexploitation qui pèse sur ce bien commun, face à la mutation de leur métier qui leur impose d’être financièrement rentables plutôt que de préserver les écosystèmes, face au profond malaise social qui les ronge, les forestiers organisent à partir du 17 septembre une grande marche pour la forêt. Voici les raisons de leur révolte.

Les garde-forestiers de l’Office national des forêts (ONF) organisent à partir de ce 17 septembre une grande marche à travers la France pour dénoncer l’industrialisation qui menace la gestion des forêts publiques. Celles-ci couvrent près de 4,6 millions d’hectares, soit l’équivalent de la région Bourgogne Franche-Comté. Partant de Mulhouse, Valence, Perpignan ou Strasbourg, les forestiers se donnent pour objectif de rejoindre à pied, d’ici le 25 octobre, la forêt de Tronçais, dans l’Allier, l’une des plus belles futaies de chênes en France plantée au 17ème siècle. Un grand rassemblement s’y déroulera le même jour.

Cette mobilisation s’inscrit dans la droite ligne d’une lutte qui oppose depuis des années les agents de l’ONF à leur direction nationale. Moins visibles que les cheminots ou les postiers, les forestiers subissent pourtant des réformes en tous points similaires : baisse des effectifs, dégradation des conditions de travail, prédominance des exigences de rentabilité… Ici, dans les sous-bois et les clairières, ce ne sont pas des lignes de train ou des bureaux de poste de proximité qui sont soumis à l’ordre gestionnaire et productiviste, mais des écosystèmes entiers.

Un tournant libéral dans les années 2000

« Notre bien commun est en danger », alertent les responsables syndicaux de l’Office, qui ont enchainé les grèves et les manifestations ces derniers mois [1]. Le 17 mai 2018, une manifestation a rassemblé plus de 1000 fonctionnaires et salariés de droit privé de l’ONF dans plusieurs villes de France. Le mouvement, même s’il peine à se faire entendre, reste déterminé et bien structuré autour d’une intersyndicale solidaire.

C’est au tournant de l’an 2000 que l’institution forestière française entame sa mue néolibérale. La grande tempête de 1999 a engendré un traumatisme économique au sein de la filière et coûté plus de 500 millions d’euros à la forêt publique [2]. « La tempête a servi de prétexte. Elle a accéléré le processus. Mais le ver était déjà dans le fruit, nuance Philippe Canal, porte-parole du Snupfen, le principal syndicat de l’ONF. Depuis sa création en 1964, l’ONF a un mode de financement bancal qui dépend de la vente de bois. D’où une pression toujours plus forte pour en couper davantage et délaisser certaines missions jugées non rentables, comme celles liées à l’environnement, à l’accueil du public ou à la surveillance ». Depuis quatre décennies, le volume de bois récolté a augmenté d’un tiers alors que les recettes provenant de ces ventes ont baissé de 35 %. « C’est un fonctionnement suicidaire ! Le financement de l’ONF devrait être libéré des contraintes du marché du bois », juge Philippe Canal.

S’occuper d’une forêt « comme un conseiller bancaire gère des portefeuilles »

En 2002, les forestiers voient arriver de drôles de collègues, sans bottes ni uniforme vert, mais affublés de cravates et abusant des tableaux Excel. « Des cabinets d’audit international comme Deloitte & Touche ont été mandatés par la direction pour proposer des réformes, rapporte un syndicaliste. Fortement influencés par l’univers concurrentiel et la gestion telle qu’elle se pratique dans les entreprises privées, ces consultants ont calqué ce qu’ils connaissaient pour le plaquer tel quel sur le service public. » Le « Projet pour l’office » qui est ressorti des analyses de ces consultants exige un gain de productivité de 30% en cinq ans et une baisse des effectifs [3]. Un coup dur pour les forestiers.

L’exploitation et la commercialisation de bois ont toujours fait partie des missions de l’ONF, mais la consécration des exigences de rentabilité amorce une transformation en profondeur de l’institution. La bataille qui commence alors est aussi sémantique. « Tout un vocabulaire nous envahit et transforme la philosophie de notre métier. Nous ne devions plus nous appeler « garde forestier », mais « agent patrimonial » », illustre Jérôme [4]. Pour cet homme des forêts qui travaille depuis plus de trente ans au sein de l’établissement, la modification n’est pas anodine. « Elle transforme notre identité. Alors qu’un garde forestier protège les milieux naturels, prend soin d’un territoire, un agent patrimonial s’occupe d’une forêt comme un conseiller bancaire gère des portefeuilles. »

« Nous avons perdu ce qui faisait notre fierté : le regard global sur la forêt »

« Contrat », « performance », « feuille de route », « cible », le quotidien des forestiers s’est ensuite peuplé de ces mots qui ont plus à voir avec le CAC40 qu’avec la protection de la nature. « Ce n’est pas seulement idéologique, cela a un impact réel sur nos vies et nos journée de travail, que l’on passe de plus en plus derrière l’écran, à devoir se justifier, poursuit Jérôme. On nous demande de classer nos activités en « grands domaines fonctionnels », plus ou moins rentables. On sectorise. D’un côté on créé un service « forêt », de l’autre un service « bois ». À partir du moment où l’arbre est couché, ce n’est plus le même service qui en est chargé, alors que les arbres sont pour nous des ressources gérées sur des décennies, voir des siècles. Aujourd’hui, quand nous nous promenons en forêt, nous ne sommes plus censés voir que les futures grumes [le tronc de l’arbre abattu et ébranché, ndlr], pas la qualité du sol, ni l’humus, ni les arbres morts, ni la nidification. Pour cela, nous avons maintenant des responsables environnementaux dédiés. »

Lire la suite sur Bastamag

(via Ciel Voilé)

Publicités

A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 53 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
Cet article, publié dans Actualités, Environnement, est tagué , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour Non à la marchandisation des forêts françaises ! Les agents de l’ONF se mobilisent

  1. Oz dit :

    « L’institution forestière a ainsi fourni la centrale de Gardanne, qui produit de l’électricité à partir de la biomasse, avec du bois jurassien coupé à 500 kilomètres de distance de l’usine »

    Pas seulement ! Près de chez nous, ils envisagent de déboiser 100 Ha pour installer des éoliennes. Sous couvert d’écologie (hein Nicolas) ils suppriment les arbres qui absorbent le CO2 et restituent de l’oxygène. De plus les éoliennes sont construites avec les deniers publics et exploitées par des sociétés privées. N’oublions pas non plus que les forêts sont dévastées pour le plus abject des usages : les catalogues publicitaires. JBL est fille de garagiste. Je suis fille, petite-fille, arrière petite fille … de scieur et arrière, arrière, arrière … (depuis la nuit des temps) petite-fille de scieur de long. J’ai la chance d’habiter une région, là où finit la France et là où commence l’Auvergne. Chez nous, si il y a une coupe franche en générale liée à quelques arbres malades qui risquent de contaminer les autres, nous avons obligation de reboiser immédiatement. Sinon les coupes servent à entretenir les forêts.

    « Et face à nous, la direction avance comme un bulldozer »
    C’est précisément ce qui se passe en Amazonie, déboiser sans état d’âme pour exploiter le sous-sol. C’est aussi ce que fait Bolloré dans le bassin du Congo : les forêts tropicales du Bassin du Congo forment aujourd’hui la nouvelle frontière de l’huile de palme. De nombreux industriels étrangers convoitent ces terres fertiles. C’est notamment le cas de la Socfin, dont le groupe Bolloré est actionnaire à plus de 38, 75 %.

    Il faut voir le documentaire : « L’intelligence des arbres » et comprendre à quel point ils ont une présence, une force qui nous permet de nous régénérer. Mais à moins d’être né à l’orée des bois qui peut comprendre cela ?

  2. Jean-Loup Izambert vient de me transmettre l’info et je la rajoute en section com de mon billet sur le sujet ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2018/09/24/abandon-du-rtc-2022-aux-arbres-citoyens/

    Et voyez-vous sur un autre site, on s’est gentiment moqué de cet appel à respecter les arbres…

    Mais bon, il se trouve que je suis en lien avec certaines nations premières de l’île de la Grande Tortue qui elles sont à la pointe dans la protection de l’eau, de l’air et du vivant, car c’est précisément dans leur culture et depuis des millénaires, ils se placent au service de la Nature à la différence de la « civilisation occidentale » et pour ceux qui veulent, c’est parfaitement expliqué, en appui de la pensée et de la philosophie amérindienne, comme nous l’avait transmise le grand activiste Russell Means ► https://jbl1960blog.files.wordpress.com/2017/01/pdfrussellmeans012017.pdf

    Et plus précisément avec ce billet ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2017/10/22/nature-vengeresse-par-mohawk-nation-news-mon-grain-de-sel/

    Selon un vieil adage Lakota = La force, même cachée, induit la résistance…

    Je lutte, quoiqu’il m’en coûte, et je résiste, même petitement…
    JBL

  3. zorba44 dit :

    A mon fils Jean-Stéphane !- exploitant forestier (non ONF mais travaillant parfois pour) – courage, bats toi…

    Jean LENOIR

  4. Jean-Loup Izambert dit :

    L’exemple même de la destruction de notre patrimoine par la grande finance privée avec l’appui des dirigeants qu’elle place, un coup à droite, un coup à gauche, à,la tête de l’Etat. Merci à Olivier d’avoir relayé cette information importante et aux intervenants de prendre le relais à leur tour. Faites circuler l’info et voyez si vous pouvez accueillir des marcheurs en prenant contact avec les organisateurs ( cliquer sur le lien « une grande marche à travers la France ») et pourquoi pas organiser un débat un soir dans une salle des fêtes, avec une association ou autre pour qu’ils puissent présenter les raisons de leur combat. Tiens, au fait, combien de candidats à la députation « européenne », ces « professionnels du hors sol », soutiennent leur lutte et prennent la défense de la forêt française…? Quand toutes ces résistances vont se rejoindre dans l’action, la France pourra se faire une beauté.

    • Danse dit :

      « Nous avons perdu ce qui faisait notre fierté : LE REGARD GLOBAL sur la forêt »
      « Quand toutes ces résistances vont SE REJOINDRE dans l’action, la France pourra se faire une beauté. »

      Oui, jusque dans la forêt le « maître satanique » applique sa stratégie universelle : la DIVISION, la fragmentation, la guerre de tous contre tout.
      Oui, notre victoire tient dans la réunion : le maintien de notre intégrité, notre « regard global », et la fusion de toutes nos forces créatives humaines. Elles sont bien plus puissantes que les forces de la destruction qui se font passer pour des maîtres.

      Si nous voulons voir nos réelles forces Humaines. Et si chaque ego veut prendre conscience qu’en continuant à mépriser ou accuser « les autres » du mal, il n’est qu’un instrument du mal.

  5. Robert dit :

    Merci pour cette info. Les prédateurs de la finance sont à l’ œuvre dans ce domaine comme dans d’autres. Rien ne doit leur échapper…

  6. Tenez OD, sur le dossier Linky, que je suis également de près, cette info ► http://www.europe1.fr/societe/linky-il-ny-a-pas-eu-devolution-sur-le-nombre-de-coupures-repond-enedis-a-ufc-que-choisir-3766982

    Le distributeur d’électricité Enedis a réfuté vendredi tout risque de recrudescence de coupures d’électricité brutales pour impayés avec les nouveaux compteurs Linky, en réaction aux accusations de l’UFC-Que Choisir.

    L’UFC-Que Choisir avait interpellé jeudi le ministère de la Transition écologique, lui demandant de « prendre des mesures » afin « d’éviter des interruptions d’électricité hâtives et sans discernement » dont pourraient être victimes les consommateurs les plus précaires ayant un compteur Linky. Faux, selon le distributeur d’électricité Enedis, qui a réfuté vendredi tout risque de recrudescence de coupures d’électricité brutales pour impayés avec les nouveaux compteurs Linky.

    « Pas de changement de situation ». Le distributeur a qualifié les déclarations de l’UFC d' »abusives », affirmant que le principe d’intervention en cas de coupure restait le même que par le passé. « Il était tout aussi possible auparavant, si ce n’est que c’était un déplacement, d’intervenir sur un compteur ou sur l’installation d’un client sans le prévenir, donc il n’y a pas de changement sur la situation », a déclaré Philippe Monloubou, président du directoire d’Enedis lors d’une conférence de presse.

    « Depuis longtemps, il existe des processus – il peut toujours y avoir une exception – mais qui sont rigoureusement respectés, sur le fait de systématiquement prendre contact avec un client, qu’il soit précaire ou pas précaire, avant toute intervention sur son installation et en l’occurrence avec Linky, il n’y a aucune raison que ça change », a t-il ajouté.

    « C’est totalement faux ». Si Enedis n’est pas tenu de rencontrer le consommateur ni même de l’avertir d’un passage avant une éventuelle intervention, les anciens compteurs nécessitaient le déplacement d’un agent pour toute opération. Avec Linky, Enedis peut désormais intervenir à distance.

    Dans son communiqué, l’UFC-Que Choisir évoquait 475.000 arrêts soudains en 2016. « C’est totalement faux », a rétorqué Philippe Monloubou, selon qui « il y a pas eu d’évolutions sur le nombre de coupures ». Pour aider les consommateurs les plus fragiles à contrôler leurs dépenses énergétiques, la loi donne le droit aux ménages considérés comme précaires le 1er janvier 2018 de bénéficier d’un afficheur déporté.

    Cet équipement, relié au compteur Linky, permet de visualiser en temps réel dans son domicile sa consommation, et donc de la réguler. Mais son installation reste suspendue à l’arrêté du ministère, au grand dam de l’UFC-Que Choisir.
    =*=
    Voilà, voilà, voilà !
    Jo

Ecrire un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s