L’Europe danse sur un volcan

Le spectacle est surréaliste. L’Europe danse sur un volcan et l’orchestre continue à jouer. En musique de fond, la vieille rengaine sur l’euro facteur de croissance et protection contre les crises : « Rendons grâce à l’euro. Il traverse une mauvaise passe mais sans lui, tout aurait été pire encore ». Pourtant, ni la zone euro ni l’Union européenne n’ont jamais fait la preuve qu’à 16 ou à 27, nos pays sont plus forts et mieux armés. Comme si le nombre avait quelque chose à voir avec l’efficacité et la compétitivité. Comme si l’Europe ne ressemblait pas plutôt en ce moment à une armée mexicaine séjournant dans l’abbaye de Thélème !

Pléthore de chefs, stratégies personnelles et nationales divergentes, croissance anémique… Les insuffisances et les incohérences de la construction européenne éclatent au grand jour avec la crise de l’économie mondiale. Ce qui n’empêche pas nos dirigeants de concentrer leurs tirs sur les méchants spéculateurs et les vilaines agences de notation financière.

Pire, un grand nombre d’entre eux pratiquent la politique de la fuite en avant : Toujours plus d’Europe ! Pour neutraliser la spéculation internationale, il faudrait mettre en place un gouvernement économique intégré. En termes présentables, cela s’appelle la « gouvernance économique ». L’Europe n’arrive pas à s’entendre pour coordonner ses politiques ? Alors fusionnons-les ! Peu importe ce que les peuples pourraient en penser, on se passera d’eux. Ne leur a-t-on pas déjà imposé le traité de Lisbonne, copie presque conforme du traité constitutionnel qu’ils avaient pourtant rejeté par référendum ? Cette fois, il faut aller plus loin : élaborons un nouveau traité « pour ressusciter les rêves brisés de la Constitution européenne de 2005 ».

Gouverner l’Europe sans les peuples

C’est Christophe Barbier qui le propose dans L’Express : « Traumatisés par le séisme actuel et les duperies d’hier, les peuples ne valideront jamais un tel traité et tout référendum est impossible ; de même, l’alambic des ratifications parlementaires est impraticable, machine à noyer les réformes. Un putsch légitime est donc nécessaire, car il ne s’agit plus de sauver la Grèce d’un déclassement irréversible, il s’agit de nous sauver en sécurisant notre monnaie. Que les chefs d’Etat et de gouvernement s’emparent du pouvoir qui leur est dévolu ! »

Un traité constitutionnel sans l’aval des peuples, c’est ce qui s’appelle bafouer ouvertement la démocratie, au nom de je ne sais quel despotisme éclairé (lequel pour le moment nous a plutôt plongés dans les ténèbres). Faire le bonheur des gens malgré eux, un travers historique bien connu.

Ici, le prétexte est d’éviter la guerre, rien de moins : « L’enjeu n’est pas seulement le confort monétaire ni la prospérité économique : c’est la paix. Si l’euro se fracture, les égoïsmes flamberont, qui feront bouillir en six mois la marmite des nationalismes et en cinq ans chauffer la forge de la guerre. Alors, nous courrons le risque de voir brisé un autre deuxième sceau, celui qui, dans l’Apocalypse, libère le cavalier rouge feu, à qui l’on « donne de faire que l’on s’entr’égorge ». On en frémit d’horreur. C’est à se demander comment diable nous avons fait pour échapper à cette apocalypse avant l’apparition rédemptrice de l’euro en 1999 !

Sauver l’euro pour sauver l’Europe ?

L’argument-massue, censé parachever la démonstration, c’est qu’en sauvant l’euro, nous sauverions l’Europe. Ce qui permet de culpabiliser les opposants à la monnaie unique. Dans le Nouvel Obs, Denis Olivennes traite carrément ces derniers de Munichois :

« Nous ne voulons pas mourir pour Dantzig », disaient les démagogues à la fin des années 1930. « Nous ne voulons pas payer pour Athènes», disent les populistes aujourd’hui. Ils l’ont trop bien compris : ce qui se joue là-bas, c’est le sort de l’euro et, au-delà, celui de cette Europe qu’ils n’ont jamais admise ».

Cette Europe-là, en effet, les économistes et les citoyens lucides ne l’admettent pas. Non pas parce qu’il s’agit de l’Europe, mais parce que ce n’est pas l’idée qu’ils s’en font. Et qu’on arrête de dire que payer pour Athènes, c’est sauver la Grèce. Ce sont en réalité les actionnaires des banques françaises qu’on a sauvés ! Quant à l’Etat grec, à moins d’un improbable miracle, il fera défaut. Cet épisode a d’ailleurs enfoncé un coin supplémentaire dans des relations franco-allemandes de plus en plus tendues : des responsables de la Bundesbank ont dénoncé un «complot français» dans le rachat par la BCE d’obligations publiques grecques. La rumeur court désormais que l’Allemagne aurait décidé de sortir de l’euro… jugeant que malgré le plan d’aide, l’Europe est à la veille d’une énorme tempête sur son système bancaire.

Crainte qui paraît fondée à la lecture du dernier rapport de la BCE, qui prévoit 195 milliards d’euros de pertes potentielles pour les banques de la zone euro d’ici fin 2011. La confiance a disparu, les relations interbancaires sont figées comme à l’époque de la faillite de Lehman Brothers. Jean-Claude Trichet déverse donc des dizaines de milliards de liquidités (117 milliards le 2 juin). Cependant, les Etats ayant chargé la barque à ras bord, la situation n’est plus celle de 2008. Non seulement il n’y a plus de sauveteur disponible, mais les Etats vont entrer en concurrence directe avec les banques sur le marché de la dette. La moindre étincelle est donc susceptible de provoquer une catastrophe dans l’une ou l’autre des banques qui forment un tissu inextricable. Pour illustrer ce risque, il suffit de citer le chiffre révélé par le journaliste Charles Dereeper concernant les banques françaises : BNP Paribas, Société Générale et Crédit Agricole ont en moyenne un effet de levier de 30 !

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 54 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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5 commentaires pour L’Europe danse sur un volcan

  1. Myra dit :

    Pour la notation comparée Europe/Etats-Unis les agences sont parfaitement hypocrites … elles font comme si l’Europe avait des ratios d’endettement supérieurs aux anglo-saxons alors que c’est l’inverse : Royaume Uni et Etats-Unis sont dans une situation encore plus catastrophique que nous. Seule la prééminence du dollar dans les échanges internationaux les sauve pour le moment, ainsi que leur puissance militaire et diplomatique ; on ne fait pas tomber la première puissance mondiale comme cela – fût-on une agence de notation totalement irresponsable…

    Cela étant la crise de l’euro passée (i.e. après sa mort) ce sera le tour de la livre sterling et du dollar – à moins que la Chine nous fasse avant tout cela une belle et bonne crise immobilière doublée d’une crise sociale grave ?

    Un conseiller de la Banque centrale chinoise a déclaré dans un entretien au Financial Times que les problèmes de surchauffe du marché immobilier en Chine étaient plus graves que ceux connus par les Etats-Unis avant la crise des «subprimes».

    http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2010/06/01/04016-20100601ARTFIG00459-la-bulle-immobiliere-en-chine-plus-risquee-qu-aux-etats-unis.php

  2. dixmi4 dit :

    Hier Angela Merkel annule au dernier moment sa rencontre avec Sarko ….. camouflet diplomatique inouï !
    Façon de lui envoyer à la figure son désaccord sur sa politique européenne, au moment où l’Allemagne lance un plan d’économies drastiques sur 3 ans… pendant que la cigale française ne fait rien…

    http://www.rebelles.info/article-le-petit-nicolas-et-la-maitresse-angela-51906070.html

  3. Alan_project dit :

    Des économistes de la City enterrent déjà la zone euro
    (in journal Le Monde)

    « La zone euro n’existera plus dans sa forme actuelle d’ici cinq ans, affirment douze des vingt-cinq économistes de la City, interrogés par le Daily Telegraph. « Il y a pratiquement zéro probabilité que la zone euro survive dans sa composition actuelle », affirme Andrew Lilico, chef économiste du groupe Reflexion Policy Exchange. « Les Allemands ne veulent pas payer pour les autres », relève de son côté David Blanchflower, ancien conseiller de la Banque d’Angleterre. Tim Congdon, consultant chez International Monetary Research, prédit que « la zone euro va perdre trois ou quatre membres – Grèce, Portugal et peut-être Irlande ». Parmi les autres experts interrogés par le quotidien britannique, huit estiment que la zone euro sera épargnée ; les cinq derniers réservent leur réponse. »

  4. interbancaire dit :

    DEPOSIT FACILITY: dépôt overnight auprès de la Banque centrale européenne (BCE) de l’excès de liquidité des banques commerciales de la zone euro.

    En situation normale, ce chiffre doit être proche de 0

    Plus ce chiffre est élevé, plus le déséquilibre du marché interbancaire est important.
    Il peut être considéré comme un indicateur de l’aversion au risque des banques à se prêter entre elles

    Les chiffres atteints par cet indice n’ont jamais été aussi hauts depuis des années

    Nous sommes donc toujours au coeur de la crise du systeme financier

    http://minu.me/re2

  5. Jean LENOIR dit :

    Olivier,

    J’avais manqué ce post… Il reste cruellement d’actualité et de pertinence – comme quoi les analyses rationnelles et honnêtes auraient du trouver plus de consistance et d’attention de la part des décideurs – lesquels ne pourront jamais dire qu’ils ne savaient pas.

    Jean LENOR

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