Portugal : les vies brisées des petits épargnants de Banco Espirito Santo

(AFP, 22 mars 2015)

Agriculteurs, retraités ou chômeurs, ils ont fait confiance à leur banque et investi l’épargne de toute une vie. Aujourd’hui, ses anciens clients de Banco Espirito Santo (BES), dont la chute a fait trembler le secteur financier portugais, risquent de tout perdre.

Battue par les vents, la plantation de laitues d’Albino Gomes, à Silveira, une bourgade au nord de Lisbonne, tombe en décrépitude, faute d’argent. « Ma conseillère bancaire m’a assuré que c’était un placement sans risque, à rendement garanti. Maintenant, je n’ai quasiment plus rien », dit-il.

A leur insu, environ 5.000 clients de BES ont troqué leur épargne contre des créances toxiques de Rioforte et Espirito Santo International, deux holdings luxembourgeoises du groupe Espirito Santo qui ont entre-temps fait faillite. En tout, ils ont placé plus de 500 millions d’euros.

Bâches plastiques déchirées, routes de terre défoncées, la parcelle agricole de deux hectares d’Albino Gomes manque d’argent frais pour semer des engrais. « Je ne dors plus, j’y pense en permanence », confie l’exploitant, 73 ans, la voix étranglée par l’émotion.

Pour entretenir ses serres, le maraîcher, qui n’a qu’une maigre retraite de 410 euros par mois, a besoin d’un emprunt. Ironie du sort, il compte faire la requête auprès de Novo Banco, née des décombres de Banco Espirito Santo.

L’histoire commence le 3 août, le jour où l’Etat portugais sauve de la faillite Banco Espirito Santo, en y injectant 3,9 milliards d’euros, montant auquel les banques ajoutent un milliard. Les actifs jugés sains sont regroupés au sein de Novo Banco.

– Placements à haut risque –

Les petits porteurs sont les premiers à se voir appliquer le nouveau système de sauvetage des banques adopté par l’Union européenne. Idée principale : faire payer les actionnaires et créanciers non prioritaires, pour éviter aux contribuables de mettre la main à la poche.

Ils ont tous investi entre 50.000 et 100.000 euros, parfois plus, à des taux d’intérêt oscillant entre 3 et 4%. Le placement d’Albino Gomes est arrivé à échéance le 31 octobre. Depuis, pas de nouvelles. Son extrait de compte bancaire reste désespérément vide, tout a été remis à zéro.

La garantie de remboursement par l’Etat de 100.000 euros, valable pour des comptes bancaires en Europe, ne joue pas dans son cas, car il a investi dans un produit financier à haut risque.

Inquiète, la Banque du Portugal avait obligé BES l’an dernier à inscrire dans ses comptes une provision de 1,25 milliard d’euros pour protéger les petits détenteurs de titres. Mais aujourd’hui, elle assure que cette réserve « ne constitue pas une garantie de remboursement ».

Si Novo Banco s’était dans un premier temps engagé à racheter les mauvaises créances, son patron Eduardo Stock da Cunha botte désormais en touche. « Il ne revient pas à Novo Banco de payer », mais « on travaille à une solution ».

– ‘Cobayes’ des règles européennes –

Ce changement de ton brutal a plongé dans le désespoir des milliers d’épargnants : « l’angoisse est très forte, ils survivent à coup d’antidépresseurs. Leur bête noire, c’est leur conseiller qui les a dupés, et ils ne reculeront devant rien », assure Mario Gomes, fils de l’agriculteur de Silveira.

Il est vice-président de l’Association des clients lésés de BES, dont les membres envahissent régulièrement des agences de Novo Banco, aux cris de « voleurs ! » et « rendez-nous notre argent ! ».

La colère monte. Samedi, une centaine de manifestants ont assiégé la résidence du gouverneur de la Banque du Portugal, Carlos Costa, à Lisbonne, à leurs yeux le principal responsable de leur mésaventure.

Pour eux, il ne fait pas de doute que la Banque du Portugal a changé d’avis pour obtenir le prix fort pour Novo Banco, mis en vente pour rembourser l’Etat et les banques qui ont contribué à son sauvetage.

« Malheureusement, les ratios de capital d’une banque sont jugés plus importants que la détresse des êtres humains », déplore l’avocat Carlos Lucena du cabinet Telles qui représente plusieurs clients spoliés.

« Nous sommes les cobayes du nouveau système européen de sauvetage des banques. Le Portugal est un pays pauvre, ils nous méprisent », se désole Antonio Nunes, 68 ans, fonctionnaire à la retraite, client fidèle de BES pendant 45 ans.

Il a placé 100.000 euros, l’épargne de trois générations, de son beau-père, sa fille et lui-même, « pour aider les petits-enfants ». Pris d’un doute, il avait voulu annuler le contrat au lendemain de sa signature. Mais la banque a réitéré que c’était « un placement sûr ».

AFP, le 22 mars 2015

Rappels :

Attention, un vent de faillites bancaires souffle en Europe (Ph. Herlin)

Espirito Santo : des dessous pas affriolants (F. Leclerc)

Un compte bancaire en Suisse ne représente pas une garantie absolue (Ph. Herlin)

 

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A propos Olivier Demeulenaere

Olivier Demeulenaere, 52 ans Journaliste indépendant Macroéconomie Macrofinance Questions monétaires Matières premières
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10 commentaires pour Portugal : les vies brisées des petits épargnants de Banco Espirito Santo

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  2. georgeV dit :

    Bientôt en France….
    Appauvrissement des petits, enrichissement des gros. Qui a des yeux pour voir….ne pourra pas dire qu’il ne savait pas!

  3. brunoarf dit :

    Lundi 23 mars 2015 :

    1- La Grèce est en faillite. Dette publique : 315,509 milliards d’euros, soit 176 % du PIB.

    2- Les banques privées grecques sont en faillite.

    3- La Banque centrale de Grèce est gavée d’obligations de l’Etat grec, mais ces obligations d’Etat ne seront JAMAIS remboursées. En clair : la Banque centrale de Grèce est en faillite.

    Seule solution pour tenir encore quelques semaines de plus, au moins jusqu’en juin :

    il faut que l’Union Européenne prête en urgence quelques milliards d’euros supplémentaires à la Grèce !

    Ce prêt supplémentaire rajoutera une montagne de dettes par-dessus les montagnes de dettes qui écrasent déjà la Grèce, mais c’est pas grave !

    Dans une lettre datée du 15 mars et révélée ce lundi par le « Financial Times », Alexis Tsipras « a averti Angela Merkel qu’il serait impossible pour Athènes d’assurer le service de la dette d’ici les prochaines semaines si l’UE ne distribuait pas à court terme une assistance financière au pays ».

    « Étant donné que la Grèce n’a pas accès aux marchés financiers et en vue des pics attendus dans nos échéances de dette au printemps et à l’été… il est clair que les restrictions particulières de la BCE combinées à des retards de versement rendraient impossible pour tout gouvernement d’assurer le service de sa dette », explique Alexis Tsipras dans ce courrier qui serait parvenu à la chancelière juste avant que celle-ci n’invite le Premier ministre grec à venir lui rendre visite à Berlin.

    http://www.boursorama.com/actualites/grece–certains-remboursements-impossibles-sans-aide-1c57eb8cdef241e3d9c59be38b4474fa

  4. téléphobe dit :

    Mais les français, eux, ne sont pas fous et pour protéger leurs économies, le 22 mars ils ont ‘veauté’ UMPute et souhaitent le retour de Nabot 1er qui ne les a jamais trompé ;o)

  5. Surya dit :

    quelle drôle d’idée de faire confiance à un banquier aussi… il faut aller dans les banques privées indépendantes ou alors dans les filiales haut de gamme des grands groupes avec des commerciaux qui ne sont pas payés différemment en fonction des produits vendus…

    • Ce sont de petites gens qui étaient à mille lieues de se douter qu’une banque pouvait présenter un risque. Tout le monde ne dispose pas de l’information économique. De surcroît on a menti à ceux qui s’inquiétaient malgré tout, pour les rassurer…

  6. zorba44 dit :

    Et voilà, une image forte des dangers matérialisés. Tous à vos guichets pour le maximum de retraits possible et l’air le plus serein possible.

    Pauvres gens …pauvres de nous !

    Jean LENOIR

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  8. doors dit :

    Début de panique bancaire en Andorre….la contagion?

    • zorba44 dit :

      Et quand le signataire a écrit il y quelques minutes qu’il valait mieux avoir ses coupures bien au chaud qu’une carte bancaire muette !

      Cela craque de partout …petites secousses sismiques annonciatrices du sinistre majeur.

      Alors on espère que vous comprenez !

      Jean LENOIR

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